Le sexe « faible », qu’ils disent… Part. 5 : Laver son linge sale en famille

En ces temps barbares où H&M et La Redoute n’existaient pas, les vêtements se gardaient longtemps. D’une, parce qu’ils étaient chers. On ne collectionnait pas les chemises et les pantalons. On avait donc tout intérêt à les entretenir correctement, en les raccommodant si besoin est.
Nassau, de par sa qualité de plaque tournante de la piraterie, avait peut-être accès à plus de choix que les autres populations des colonies. Quand ils faisaient une prise, les marins s’empressaient de s’emparer des vêtements de l’équipage et des officiers. Ils mettaient la main sur les robes, les indiennes, les gilets et les haut-de-chausse qui transitaient depuis l’Europe jusqu’en Amérique pour les colons. Mais ces prises précieuses étaient trop aléatoires pour que les femmes de Nassau se contentent de jeter le linge sale ou abîmé… Il leur était donc nécessaire d’entretenir et de laver le linge de maison et leurs vêtements.

Coudre et raccommoder :

Les femmes apprennent à coudre, à repriser et à raccommoder très tôt, qu’elles soient noble ou femme du peuple, commerçante ou prostituée. Elles s’y emploient pour elle-même, pour leurs proches, en toutes circonstances, selon les besoins.
Il est amusant de noter que la couture, activité attribuée au féminin (hormis quand on parle de Grande Couture, bien sûr…), est une compétence qu’une certaine catégorie d’hommes partagent avec elles : les marins. Car il n’y a pas de femmes à bord d’un navire, pour raccommoder chemises et chaussettes. Et pourtant, à cette époque où Armor Lux et Guy Cotten n’existaient pas, et où les marins achetaient cher leurs vêtements de travail à leurs armateurs, il fallait savoir entretenir ses vêtements afin qu’ils durent le plus longtemps possible. Sans doute que l’apprentissage des bases de la voilerie permettaient aux matelots d’acquérir les compétences nécessaires pour recoudre un pantalon ou une vareuse…

Femme cousant à la lumière d’une lampe, Jean-François Millet

La Buée :

A Nassau comme partout dans le monde en ce temps-là, la lessive est une des tâches ménagères qui prend le plus de temps. On avait moins de vêtements, certes, mais c’était sans compter sur les couches des bébés et les protections périodiques des femmes, ou leurs trousseaux volumineux.
Les femmes du peuple faisaient leur linge ensemble, avec les domestiques des riches. Dans les villes et les villages, les lavoirs étaient nombreux (on le sait, on en croise encore souvent en se promenant). A Nassau, en revanche, peu de chances qu’il y ait un lavoir au milieu de la grand-place… La colonie qu’était New-Providence avant l’arrivée des pirates était jeune et peu développée, mais surtout, aucune rivière ne passe dans le village pour alimenter un éventuel lavoir. Alors, les femmes se rendaient directement à la source, c’est le cas de le dire. Mais avant d’en arriver là, il y avait quelques petites choses à faire…

La lessive s’appelle la « buée » (terme ayant donné naissance à notre buanderie). Deux fois par an, on fait les « grandes buées ». Vu l’ampleur de la tâche, on ne s’amuse pas à mettre en branle tout ce processus pour deux draps et trois chemises. On attend d’avoir une quantité suffisante de linge sale pour se lancer, et on fait ça toutes ensemble, le même jour.
Les trois grandes étapes de la buée sont le Purgatoire, l’Enfer et le Paradis.

Claire et Jenny (Outlander) lavant du linge dans des baquets. On reconnait un tartan étendu derrière elles.

Le Purgatoire :

C’est le pré-lavage, en quelque sorte. On trie le linge. D’un côté le linge blanc, et de l’autre, les lainages et le linge fin. Puis, dans un baquet, au lavoir ou au bord de l’eau (étang, rivière, lac…), on trempe le linge pour faire tomber le gros de la crasse (poussière, boue…). On frotte à la brosse les saletés un peu tenaces.

L’enfer :

Ensuite, vient l’Enfer. Le linge va tremper dans des grosses cuves remplies de cendres et d’eau chaude. Cela nécessite d’avoir accès à un moyen de chauffer l’eau au fur et à mesure, donc on travaille dans la chaleur permanente.

Les cuves sont appelées cuviers. Ils sont posés sur un trépied (la selle). On dispose au fond du cuvier un vieux drap (le « charrier ») qui enveloppera la lessive. Il sert de filtre : il retient les cendres et laisse passer l’eau de lavage.
Puis, on fourre le cuvier de tout le linge (draps, blouse, nappes, torchons, chemises, linge de corps….). On peut ajouter des brins de lavande au fur et à mesure, mais ce n’est pas obligatoire. Étrangeté de la chimie, la cendre dans l’eau chaude, par saponification, dégage une agréable odeur de propre (on vous invite à faire l’expérience). Quand le charrier est plein, on recouvre le linge sale de cendres, sur 10 à 15cm : c’est la « charrée ». La cendre vient des cheminées et cuisinières. Elle est prélevée et tamisée au fur et à mesure depuis des semaines, voire des mois. Attention à la cendre de chêne, cependant, qui tache !
Quand la charrée recouvre le charrier, on le referme sur le linge sale.

Peut alors commencer le coulage : on fait couler de l’eau chaude (pas brûlante au début, pour ne pas cuire la saleté) sur le linge. L’eau s’infiltre dans le linge, le traverse, se gorge de cendres, et atteint le fond du cuvier. Elle s’évacue par la « goulotte », on la récupère et on la chauffe à nouveau, jusqu’à ébullition, pour la reverser ensuite sur le sommet du charrier avec la « puisette ».

Cette opération est répétée pendant des heures, jusqu’à ce qu’on estime le linge propre. On le retire alors du charrier avec une longue pince en bois, ou un bâton fourchu. Et on le met à égoutter sur des tréteaux, par exemple.

Opération du coulage

Le Paradis :

On peut alors procéder au rinçage et au battage. Le linge refroidi dans la nuit est transporté dans des brouettes, des paniers ou des hottes, jusqu’au lavoir, ou au bord d’une rivière, d’un étang ou d’un lac.

Le linge est alors plongé dans l’eau par les lavandières. Elles le tiennent à bout de bras, le laissent flotter pour qu’il dégorge. Là, elles le battent avec le battoir. Puis elles le frottent et le pressent sur la selle, cette planche de bois inclinée, posée devant elles. Et enfin, le linge est rincé, tordu, frappé avec le battoir.
Si on a de l’indigo, on peut pratiquer l’azurage : dans chaque baquet de rinçage, on verse un peu de poudre d’indigo, dont la couleur bleutée, bien dosée, donnera un effet plus blanc.

Ensuite, on essore le linge. Debout, à deux, l’une tordant le linge dans un sens, la deuxième tordant dans l’autre sens.

Les lavandières (Pissaro, 1895)

On peut ensuite blanchir le linge, en l’étendant dans l’herbe pendant 2 à 3 jours. Régulièrement, on le mouillage avec un arrosoir, et on le retourne. Cette opération longue et fastidieuse est censé lui donner un aspect blanc et brillant.

Enfin, on peut le sécher ! Soit en le laissant étendu dans l’herbe, soit, là où l’herbe se fait rare et le vent fréquent (comme à Nassau), sur des cordes en plein vent !

La grande buée est un événement important, car elle rassemble toutes les femmes d’un village ou d’un quartier, et donne lieu à des festivités chaque soir. Les repas sont préparés par celles qui ne peuvent participer à la buée, comme les handicapées ou les femmes âgées, qui sont dans l’incapacité de manipuler le linge mouillé et très lourd.
Les femmes dans les sociétés occidentales ont longtemps été reléguées à l’espace intime et familial. Quand on les voit dans la rue, c’est souvent qu’elles vont d’un point A à un point B, pour effectuer les diverses commissions nécessaires au ménage.
La grande buée est donc une des rares occasions où on voit les femmes évoluer dans l’espace public, et surtout en grand nombre. A ce moment, elles forment vraiment corps, elles incarnent une communauté solidaire, qui prend sa place dans l’espace, par les chants de lavandières par exemple, qui n’ont rien à envier aux shanties des marins.
Un bel exemple de sororité et une preuve incontestable de la force physique et de l’endurance des femmes, de leur capacité à coopérer et à s’entraider.

Femmes chantant ensemble dans le film « Portrait de la jeune fille en feu »

Le sexe « faible », qu’ils disent… Part. 4 : nourrir son homme

Même si le cœur de leur métier respectif est différent, il serait injuste de penser que les femmes se tournent les pouces à Nassau pendant que les hommes travaillent dur en mer.
Avant l’avènement de ces inventions révolutionnaires que sont les grandes surfaces, les femmes du peuple se voyaient incomber un grand nombre de tâches visant à nourrir la communauté et à entretenir les maisons. Des tâches difficiles, requérant des efforts physiques longs et soutenus. Des tâches qui nécessitent souvent de se lever aux aurores pour se coucher tard le soir.

Gravure d’une femme égorgeant un poulet

Les bêtes :

A New-Providence, pas de gibier, à part peut-être quelques cochons ou chèvres isolées revenues à l’état sauvage. Très peu de bétail, aucun bœuf. Peut-être quelques cochons ou moutons, des chèvres et des poules. Mais rien qui ne soit élevé à une échelle suffisante pour que toutes les habitantes et habitants de l’île puisse manger de la viande régulièrement. Les cochons ne sont pas tués avant qu’ils n’aient engendré une descendance suffisamment âgée pour procréer elle-même. Idem pour les moutons. Les brebis et les chèvres sont élevées pour leur lait, qui fait de savoureux fromages. Les poules fournissent viande de volaille et œufs. C’est peut-être l’apport de protéines animales le plus important et le plus pérenne.

Élever ces quelques animaux, c’est d’abord les nourrir, les abreuver. Éventuellement les soigner, guérir un abcès, panser une plaie. Traire les brebis et les chèvres, ramasser les œufs des poules… Autant de tâches quotidiennes qui à elles seules, prennent un temps fou.
Et plus occasionnellement, il faut avoir le cœur et l’estomac assez accrochés pour donner la vie, ou l’ôter… Aider les femelles à mettre bas, et abattre les bêtes destinées à l’alimentation. On ne peut savoir si les femmes de Nassau avaient accès aux armes à feu au même titre que leurs homologues masculins. On est en droit d’en douter, même s’il n’est pas du tout impossible qu’au moins certaines d’entre elles disposent d’un fusil ou deux. Les bêtes devaient être abattues de deux façons différentes : d’une balle dans la tête ou dans le cœur, ou égorgées. Les poulets étaient sans doute égorgés dans tous les cas.
Ces opérations nécessitent donc de savoir manier le fusil, et surtout, les couteaux. Donner un coup de hache suffisamment puissant et précis pour décapiter l’animal requiert de l’expérience. Égorger, étriper les abdomens de toutes les viscères, vider de son sang, dépecer, plumer, détailler en morceaux… Autant d’étapes nécessitant précision, sang-froid, et une certaine force.

Marsali, dans Outlander, débite un porc

A l’époque, on ne jetait rien. Les peaux étaient tannées et utilisaient pour faire du cuir et des vêtements, ce qui demandait beaucoup de temps, et un certain savoir-faire (on y reviendra peut-être dans un prochain article). Les os pouvaient aussi être utilisés dans la création d’objets divers de la vie courante (tabatière, bibelots divers, peignes, dés à coudre, aiguilles…).
On garde également le gras de mouton et de porc pour en faire du saindoux et du suif, utilisé notamment pour faire les chandelles (les bougies de cire sont encore l’apanage des riches).

Les cultures et la cueillette :

Les îles des Bahamas, sablonneuses et calcaires, ne sont pas propices à la culture. Pour le pain, on arrive à faire pousser un peu de manioc et d’igname. Leur culture n’est pas difficile, et elle est très répandue dans toutes les colonies esclavagistes. Mais comme on peut se l’imaginer, le travail de piler les tubercules (après qu’ils aient été trempés puis séchés au soleil) pour en faire de la farine représente une tâche harassante et difficile.

Femme pilant du manioc (Jamaïque, 1815)

Courges, giraumons, chayottes, poussent bien aussi. Mais quand on parle de flore des Antilles, il est difficile d’être certain de ce qui était cultivé ou non dans les Bahamas du 18ème siècle. Pourquoi ? Parce que de nombreuses variétés de plantes, que l’imaginaire collectif pense endémiques des Antilles, ont en fait été introduites par les Européens durant les siècles de colonisations. Et elles n’ont pas été introduites partout en même temps ! Savoir à quel moment, même à une décennie près, n’est pas chose aisée.
Ainsi, on sera surpris d’apprendre qu’en ce début de 18ème siècle, il n’y a pas de mangue aux Antilles ! Elle n’arrivera au Brésil que courant 18ème, avant d’être introduite à la Barbade en 1750. Le cocotier lui-même, originaire du Cap-Vert, n’est présent que depuis le 16ème siècle, tout comme la goyave, venu d’Amérique Centrale. L’ananas n’est là que depuis 70 ans. Et l’avocat n’arrivera aux Antilles qu’à la fin du 18ème siècle !
Et ne parlons même pas des plantes et fleurs d’ornement…

Peu de culture donc, mais qu’à cela ne tienne, l’île prodigue une grande variétés de fruits sauvages, que les femmes vont cueillir à même l’arbre. Agrumes, ananas, goyave, coco, banane, tamarin, ou encore maracudja (cependant, pour ce fruit, la diversité des variétés et l’imprécision des données de l’époque ne me permettent pas d’affirmer si oui ou non il y en avait aux Bahamas, et si oui, quelle variété était-ce).

Certains de ces fruits se méritent, notamment la noix de coco, qu’il faut aller chercher en grimpant au tronc du cocotier, soit à mains nues, soit avec un tissu que l’on passe autour du tronc pour se hisser. Impossible d’affirmer avec certitude que les femmes de Nassau savaient accomplir cette prouesse. Mais on peut spéculer à ce sujet. De manière générale concernant le quotidien des femmes à cette époque, en cet endroit très précis du monde (on ne saurait émettre les mêmes doutes concernant les sociétés esclavagistes des colonies prospères, dont le quotidien est très bien renseigné par les historien.ne.s), il faut appliquer un précepte de « présomption de capacité ». Autrement dit, ce n’est pas parce qu’il n’est pas dit qu’elles le faisaient, que ça signifie qu’elles ne le faisaient pas.

Une des très rares images que j’ai pu trouver d’une femme en haut d’un cocotier… Vo Thi Thom, vietnamienne, mère de famille, cueille les noix de coco et les vend pour nourrir sa famille

La cuisine :

Les tavernes telles que celle de Maggie fournissaient des repas réguliers. Il en faut, des petites mains en cuisine, pour préparer à longueur de journées tous ces repas. Le riz importé, le manioc et l’igname agrémentaient les légumes et le poulet. Parfois, quand un cochon ou un mouton était tué, on faisait un beau boucan sur la plage (boucan : sorte de barbecue permettant de sécher la viande), et on faisait mijoter des morceaux frais dans des ragoûts colorés et épicés.
Le poisson était sans nul doute consommé régulièrement. Pêché par les hommes en mer, et pourquoi pas par certaines femmes, puis séché ou mangé frais. Quant aux divers mollusques et crustacés, à commencer par le fameux lambi, on peut supposer que les femmes pratiquaient leur pêche quand elles se faisaient à pied, dans les eaux peu profondes du lagon, ou sur les rivages couverts de sable coquillier.
La cuisine de Nassau n’est pas forcément représentative de la façon de se nourrir des créoles (Noirs comme blancs) des colonies voisines, qui vivaient selon une ségrégation sociale très codifiée. A Nassau, tout le monde se côtoie : les Britanniques sont majoritaires, mais on trouve également des Françaises, des Hollandaises, des Espagnoles, Portugaises, ou encore de rares Amérindiennes. Mais surtout, des Noires, créoles mais aussi Africaines, issus d’une multitude d’ethnies, Mendès (Sierre Leone), Ashantis et Fantis (Côte de l’Or), Fons (Bénin), Igbos (Biafra), ou encore Vilis (Ouest Afrique), pour ne citer qu’elles. Ces ethnies partagent certainement quelques habitudes alimentaires, mais l’éloignement géographique entre chacune d’elles induit également de probables différences. Ces femmes Noires, qu’elles soient libres ou pas, mêlent leurs coutumes alimentaires à celles des autres femmes.
Mais, la diversité sociale ne suffit pas à apporter une diversité culinaire. Pour cela, il faut une diversité d’ingrédients. Et à Nassau, plus qu’ailleurs, c’est le cas. Car à Nassau, transitent un grand nombre de marchandises très onéreuses, vendues illégalement. Des denrées du monde entier, que même les plus riches bourgeois paient cher partout ailleurs. Des poivres de toutes les couleurs, noir, vert et blanc, du gingembre, de la cannelle, des clous de girofle, de la muscade, du piment, du cacao… Un grand nombre d’épices, qui pour beaucoup sont importées d’Asie et cultivées dans le Nouveau-Monde, et qui savent agrémenter avec panache les plats mijotés, et pourquoi pas aussi, les rhums.

« Woman cooking vendace » par Askeli Gallen-Kallela, 1886

Soigner :

Les connaissances de base en terme de botanique se transmettent de générations de femmes. Certaines, les fameuses « guérisseuses », détiennent des savoirs plus poussés encore. La population de Nassau ne fait certainement pas exception. Les jardins des simples sont des petits jardins d’aromatiques cultivés dans le but de soigner. On fait sécher les herbes, on les brûle pour en faire des fumigations, on les pile pour en faire des décoctions, on les broie pour en faire des onguents… De l’entretien du jardin des simples à la préparation des potions, jusqu’à l’administration des soins, c’est toute une série de travaux qui encore une fois, prennent du temps et demandent connaissances et savoir-faire.

Quand on prend conscience de la quantité phénoménale que représente tout ce travail, on se demande comment les femmes de Nassau trouver encore le temps de tenir un commerce (que ça soit un commerce en dur ou celui de leur corps). Et on est d’autant plus surpris quand on se dit qu’en plus de tout ça, elle entretenait aussi le linge, et éduquait les enfants. Dans le prochain article, on continuera de s’interroger sur ce travail invisible que fournissent les femmes de Nassau, en se concentrant que le linge (entretien, lessive) et l’éducation des enfants.

Les guérisseuses Nayawenne et Claire Fraser dans Outlander : deux civilisations, une vocation

Le « sexe faible », qu’ils disent… Part. 3 : « Tu enfanteras dans la douleur »

Dans les précédents articles sur les femmes de Nassau, nous avons comment on pouvait être femme et être autonome financièrement, grâce à la prostitution notamment. Nous avons également vu que cette autonomie ne préserve en rien des violences, en particulier sexuelles, que subissent les femmes.
Dans cet article, nous verrons quelles sont les conséquences de ces violences.

La contraception :

En ce début du 18ème, la sexualité n’est tolérée aux yeux de l’Église que dans un but procréatif. La grossesse est vue comme un mal nécessaire par lequel il faut passer. La maternité étant à cette époque envisagée comme la seule raison d’être de la nature féminine, en enfantant pour la première fois, la femme passe une sorte de rite d’initiation à la vie de femme.
Cependant, le contrôle des naissances existait bel et bien. Il est plus fréquent chez les prostituées, pour des raisons qu’on devine aisément. Mais aussi chez les classes populaires, qui ne peuvent nourrir qu’un certain nombre de nourrissons à la fois.
La grossesse est une source d’angoisse et de peur. La mortalité maternelle et infantile reste très élevée (1 à 3%). Avec une fécondité moyenne de quatre à cinq enfants par femme, ce sont 4 à 15 % des mères qui risquent de mourir des suites de leur accouchement.

Ainsi, il est compréhensible que certaines femmes cherchent à limiter autant que faire se peut leurs grossesses. Pour se faire, on pense notamment au coït interrompu, largement pratiqué. Mais dans les milieux de la prostitution, on commence à parler dès 1700 d’un étrange « petit linge », précurseur du préservatif. A l’origine, il est avant tout une défense contre la syphilis. Il est fabriqué avec des boyaux de mouton ou des vessies de poisson.

Brianna, dans la série Outlander, vient de donner naissance à son enfant aidée par les femmes de la maison.

Les grossesses :

Les tests de grossesse n’existaient pas. Mais qu’à cela ne tienne, les femmes savaient assez rapidement si elles étaient enceintes ou non (surtout si elles n’en étaient pas à leur première grossesse). Bien plus qu’aujourd’hui, les aînées apprenaient aux plus jeunes à être à l’écoute des signaux de leur corps, à ses changements. Ainsi, des malaises, maux de cœur ou de ventre, fréquentes envie d’uriner, pouvaient suffire à leur mettre la puce à l’oreille.

La première peur d’une femme enceinte, si elle a désiré son bébé, est de faire une fausse couche. On dit alors qu’on craint une « fausse grossesse ».
L’autre crainte qui vient rapidement estomper le bonheur d’être « grosse », c’est l’état du bébé quand il sortira. A cette époque, on a aucun moyen de connaître le sexe de l’enfant, ou de savoir s’il aura une anomalie génétique, une malformation, ou une maladie… On ne peut pas non plus savoir si des jumeaux, voire plus, naîtront. Les jumeaux sont redoutés, car en ces temps où les disettes sont courantes et les maladies souvent fatales, ils représentent deux fois plus de bouches à nourrir, et deux fois plus de « chances » d’être endeuillée par la mort de l’un d’eux.

Mais si les femmes redoutent autant l’état général de leur nouveau-né, c’est surtout parce qu’encore une fois, cette responsabilité pèse entièrement sur leurs épaules. En effet, à l’époque, on pense que tous les comportements et pensées de la mère auront une influence directe sur le nouveau-né. Un enfant né avec une malformation est souvent vu comme un châtiment divin à une faute personnelle. Une tâche de vin sur le nouveau-né peut être provoquée par un désir non-satisfait de boisson chez la mère, etc…
Les femmes désirant garder leur bébé vont donc attacher beaucoup d’importance à leur état émotionnel et à leurs activités pendant la grossesse. Bien sûr, la communauté (masculine comme féminine) va se faire un plaisir de faire peser sur elle injonctions contradictoires et croyances désuètes, en s’arrogeant le droit de juger et de condamner sa conduite, comme si son corps était avant tout un bien public et non sa propriété. Et c’est d’ailleurs bien comme cela que la femme était vue à l’époque : un utérus en location.
On mettait particulièrement les femmes en garde contre le risque d’enroulement du cordon autour du cou de l’enfant. Pour éviter cela, les femmes doivent éviter de faire des mouvements circulaires (comme d’enrouler du fil sur une pelote), ou de croiser les jambes… Les bains, déjà peu populaires en temps normal, sont proscrits pour les femmes enceintes, car on les accuse de provoquer l’accouchement.

N’oublions pas que la maternité est vue à l’époque comme la sanction divine faite aux femmes, en réponse au péché originel. Parce que cette vilaine Eve, complice du Diable, a osé tenté le pauvre et innocent Adam avec la pomme de la Connaissance, Dieu a décidé de punir toutes ses filles en les faisant enfanter dans la douleur. On voit là à quel point la destinée des femmes est alors sombre : une femme n’est une femme que lorsqu’elle est mère. Mais en devenant mère, elle s’expose aux plus grandes douleurs.
Ainsi, la maternité est vue comme un état de pénitence. Les douleurs et les risques encourus donnent un sens à l’existence de la femme, et lui permettent de racheter ses péchés.

En plus de ces angoisses et de ces questionnements intérieurs, la femme enceinte doit endurer un quotidien très incommodant. Douleurs diverses, troubles digestifs, maux de tête, vertiges, nausées, jambes gonflées, léthargie, sont les symptômes les plus évidents. Comme à notre époque, vous diriez-vous. Mais il ne faut pas oublier qu’au début du 18ème siècle, la médication n’est pas aussi perfectionnée que de nos jours. Certes, le pouvoir des plantes est connu et reconnu, mais comme un certain nombre d’entre elles peuvent provoquer l’accouchement (et on le savait, on en parlera plus loin), on peut supposer qu’elles n’étaient utilisées qu’avec beaucoup de parcimonie durant la grossesse.
D’autant que, si la grossesse est une pénitence, un châtiment divin à endurer pour expier ses fautes, aller à l’encontre de ces désagréments pouvaient, dans des familles particulièrement dévotes, être vues comme une entrave à la volonté de Dieu…
En outre, dans les classes populaires, les femmes n’étaient pas invitées au repos comme dans les sphères plus favorisées de la société. On pensait même que bouger était bénéfiques pour elles, quand c’était à proscrire pour les riches… Sans doute valait-il mieux qu’elles le croient, en tout cas, afin de ne pas trop paralyser l’activité économique auxquelles elles s’adonnaient.

Les avortements :

Dans le film Dirty Dancing, l’avortement (pratiqué illégalement) de Penny se passe mal. Elle fait une infection.

Si la grossesse n’est pas désirée (comme c’est souvent le cas pour les prostituées de Nassau), un mot est chuchoté dans les conciliabules de femmes, un mot interdit et fortement réprimé par l’Église : avortement.
Cela dit, les procès de femmes qui ont avorté ne sont pas aussi nombreux que pourrait le laisser penser la pratique qui en était faite, et pour une raison simple : il est difficile de prouver que l’accouchement prématuré d’une femme ait été provoqué volontairement. Cependant, même si la femme évite le procès, le doute subsistera dans sa communauté (si sa grossesse était connue), et la sanction sociale sera tout de même présente.

Les pratiques abortives sont connues des sage-femmes comme des médecins. La plus violente et la plus dangereuse est l’avortement « mécanique » : on introduit un objet (aiguille, seringue) dans le col de l’utérus, pour percer la proche amniotique et provoquer l’accouchement. C’est un acte chirurgical très technique, qui n’est pas à la portée de la première doula venue. Et, même s’il est effectué dans les règles de l’art, le risque d’infection et de septicémie est très grand. Rappelons qu’à l’époque, on ne se lavait pas les mains, on ne stérilisait pas les instruments…
Les récits de femmes sur cette pratique sont édifiants. La douleur encourue est telle qu’elles se pensent sur le point de mourir. Une femme a demandé à voir un prêtre pour l’extrême-onction, alors que le médecin pratiquait son intervention, persuadée qu’elle allait expirer d’un instant à l’autre.
On imagine mal ce que cette sensation peut provoquer, surtout si on est un homme, et qu’on a jamais subi d’interventions gynécologiques… Quand on sait que la plupart des femmes font un malaise vagal quand on leur pose un stérilet, ou quand on entend les récits de celles pour qui la péridurale n’a pas marché, on ne peut que compatir à ce qu’ont du ressentir ces femmes quand l’aiguille est venue s’enfoncer dans la partie la plus intime, la plus profonde de leur corps, pour venir percer la poche…
Et aux hommes qui seraient tentés de penser que les femmes ne savent pas endurer la douleur et exagèrent, nous ne pouvons que leur souhaiter de découvrir une facette de cette douleur, s’ils doivent un jour se voir enfoncer une aiguille dans l’urètre, sans anesthésie…

Parmi les autres techniques abortives, on retrouve les plantes. La rue, la sabine (très toxique), l’armoise, la sauge, l’absinthe, le pignon d’Inde (originaire d’Amérique centrale), la quinine… Sont autant de substances connues des femmes et sages-femmes. On a peu d’indications sur leur posologie et leur mode d’administration. Étant donné que ces pratiques étaient faites en toute illégalité, il n’existe pas vraiment de protocoles écrits… Et si les médecins approuvés par l’Église connaissaient ces techniques, ils s’en gardaient bien de les détailler dans leurs ouvrages, de peur de donner des idées aux femmes…
Ce qu’on sait, c’est qu’elles étaient souvent infusées dans du vinaigre, ce qui réduisait leur efficacité par rapport à une infusion ou une décoction. Parfois, elles étaient utilisées en huiles (extraites par distillation).
Après avoir ingéré ces plantes, on pratiquait une saignée.

En cas d’échecs de ces potions, les femmes se tournaient vers des techniques plus brutales : porter de lourdes charges, courir pendant longtemps, tomber de haut, se suspendre par les bras, se donner des coups dans le ventre, voyager en carriole… N’importe quoi qui pouvait secouer leur utérus et provoquer l’accouchement.

La mortalité infantile :

En Europe au 18ème siècle, un enfant sur quatre meurt avant 1 an et un sur deux seulement arrive à l’âge adulte. Le risque de mort infantile survient d’abord dès la naissance, à cause des multiples complications éventuelles de l’accouchement (bébé se présentant par le siège, cordon enroulé autour du cou, prématuré, etc…).
Ensuite, les 7 premiers jours de vie sont capitaux. Un enfant sur deux meurt durant cette semaine. La faute sans doute à une difficulté à faire reprendre du poids à l’enfant (difficulté toujours présente de nos jours, mais mieux gérée).
Puis, ce sont les maladies infantiles qui font des ravages… En été, les gastro-entérites provoquent des pertes de poids qui ne sont pas toujours enrayées. En hiver, c’est le tour des pneumonies, bronchites, pleurésies, méningite tuberculeuse… Sans parler de la variole, rougeole, diphtérie, dysenterie.
Le sevrage, qui à cette époque survient entre le 10ème et le 18ème mois, est une nouvelle source de risque. De nombreux bébés ne survivent pas à ce changement d’alimentation, surtout si les conditions environnementales ne jouent pas en sa faveur (été trop chaud, disette, etc…).
En outre, l’environnement de l’enfant joue également… Un enfant non-désiré, ou issu d’une union illégitime, peut être moins suivi, et donc plus fragile.

Et parfois, l’improbable survient. Une femme qui n’a pas voulu son enfant, et pour qui toutes les techniques abortives ont échoué, met au monde un beau bébé en bonne santé… Certaines femmes n’acceptaient pas de se résigner, surtout si la présence de cet enfant menaçait leur propre survie. D’autres femmes pouvaient subir un sévère trouble de dépression post-partum (ce n’est pas parce qu’il n’avait pas été identifié et défini médicalement qu’il n’existait pas).
C’est ainsi que certaines deviennent infanticides. Les femmes infanticides étaient généralement des jeunes filles, célibataires, domestiques et, parfois, des victimes de viols ou d’inceste.

Il faut cependant rappeler que bon nombre d’infanticides jugés n’en étaient pas forcément. En fait, il suffisait qu’une femme ayant accouché soit incapable de présenter son nouveau-né, ou qu’on retrouve son cadavre, pour qu’elle risque d’être pendue sur la place publique. Quand on sait à quel point la mort peut frapper un nouveau-né de façon naturelle, on ne peut que deviner avec amertume le nombre de mères endeuillées qui ont dû en plus faire face à une accusation d’infanticide.
Cependant, même s’il est jugé très durement, l’infanticide est, à l’instar de l’avortement, difficile à prouver.

Comme on peut le voir, la maternité au 18ème siècle, et particulièrement pour les classes populaires et les prostituées, n’était pas toujours une aventure faite de lumière et de bonheur.
Les injonctions permanentes qui pesaient sur le corps des femmes s’ajoutaient aux risques physiques pour leur santé, et même leur vie. Pour pallier à ces risques, les femmes ne restent pas passives. Les aînées, les sages-femmes et les doulas, mettent tout en œuvre pour que la femme désireuse d’enfanter (ou d’avorter, pour les plus progressistes) puisse le faire en toute sécurité. Bien entendu, cette bonne volonté et les connaissances médicales de l’époque n’étaient pas suffisantes pour éviter tous les risques. Les femmes le savaient bien. Et pourtant, si elles étaient suffisamment libérées du conditionnement de leur éducation, elles prenaient ces risques en toute connaissance de cause, au nom de leur liberté de choisir et de disposer de leur corps.
Quand on voit cette détermination, cette bravoure face aux dangers, à la mort, à la douleur, cette insubordination face à l’Église toute-puissante, cette capacité à agir en collectif, dans la plus belle des sororités, un mot nous vient à l’esprit : héroïsme.
L’Histoire, dans les écrits comme les tableaux, nous a dépeint des héros virils de cape et d’épée, se battant au grand jour contre des valeurs impies et sur des champs de bataille ouverts, pendant que leurs femmes assujetties restaient dans l’ombre du foyer, passives et soumises, se caressant distraitement leur ventre rond…
Il serait temps de mettre en lumière cet héroïsme d’un autre genre (sans mauvais jeu de mots), qui a lieu dans l’intimité des maisons et des corps, ce courage qui se cache et qui survit, malgré l’invisibilité et le manque de reconnaissance de notre Histoire.

Le sexe « faible », qu’ils disent… Part. 2 : « L’homme est un loup pour l’homme, mais surtout pour la femme »

On a vu la semaine dernière comment certaines femmes, au 18ème siècle, et particulièrement à Nassau, pouvaient s’en sortir en gagnant leur vie de façon autonome.
Il est tout de même bon de rappeler qu’en dépit de la liberté et de l’autonomie financière que les femmes peuvent trouver à Nassau, cette ville reste un port rempli d’hommes régis par aucune autre loi que la leur, armés jusqu’aux dents, souvent prompts à user de la violence. Des hommes qui souvent, tuent sans scrupules. Il serait donc utopiste d’imaginer que le vent de liberté qui y souffle soit exempt de malveillance et de criminalité.
Toutes les femmes, qu’elles gagnent de l’argent ou pas du travail qu’elles produisent, font faces aux mêmes violences, en particulier celles à caractère sexuel.

Claire Frasier et Stephen Bonnet, dans la série Outlander

Que ce soit le client qui en veut plus que ce qu’il a payé, le mari qui fait valoir son devoir conjugal, l’oncle ou le père incestueux, ou l’anonyme qui n’entend pas le « non », les agresseurs et les violeurs sont partout. Cependant, la différence notoire avec notre époque, c’est que les femmes du 18ème ont complètement intégré l’idée que leur corps ne leur appartenait pas en propre. Entre l’Église et la réalité du quotidien, elles sont éduquées à se résigner face à cette violence, voire à ne pas l’interpréter en tant que telle.

La justice n’aide certainement pas à cette prise de conscience. Les plaintes sont rares, pour commencer. Encore plus rares qu’aujourd’hui. Celles qui sont examinées et mènent à un jugement, encore plus. Quant aux nombres de condamnations… Elles sont très faibles.
En effet, quand une femme est violée ou agressée sexuellement, la Loi ne prévoit pas réparation pour elle. C’est l’homme à qui elle « appartient » qui est indemnisé : le père ou le mari. En effet, pensons donc à ce pauvre père déshonoré, à qui on enlève une fille vierge bonne à marier, ou ce mari bafoué et insulté…
Quand c’est une fille non mariée dont il s’agit, le mariage de la victime avec le violeur, si la victime tombe enceinte, est souvent la réponse à ce désagrément social…
Sinon, le silence est de mise, et l’on enferme le crime dans le corps de la victime. Rappelons aussi que les prostituées n’avaient pas le droit de porter une accusation de viol.

Aujourd’hui, on connaît mieux le phénomène de sidération, le rôle de l’amygdale dans le cerveau, qui met le corps et l’esprit en pause au moment de l’agression. Ce réflexe physiologique involontaire survient quand le cerveau interprète une situation tellement anormale et dangereuse qu’il ne sait plus comment y réagir, et va préférer ne rien faire pour garantir sa survie. Il va même procéder à des effacements de la mémoire, qui provoqueront des amnésies partielles ou totales (utilisées par la Défense, encore aujourd’hui, pour décrédibiliser la parole de la victime).
Mais à l’époque, seules les femmes victimes de ce type de sévices connaissaient ce phénomène. La Justice l’ignorait, ou, on peut le supposer, ne voulait pas le reconnaître. La qualification d’un viol sera établi selon la résistance de la victime, et non selon les gestes du violeur. Il faut qu’il y ait traces de luttes, bleus, griffures, hymen disparu, déchirures vaginales ou rectales, etc.

Rappelons qu’au 18ème siècle, juridiquement, le viol est toujours une atteinte à la pudeur, et non pas une violence. Pour ce qui est du viol conjugal, il faudra attendre notre siècle pour qu’il soit reconnu. Avant, les liens du mariage figuraient comme une sorte de consentement éternel et tacite.

Flagellation d’une femme qui s’était déguisée en homme. 1750

Le cas des esclaves :

On est là face à un des nombreux paradoxes de l’homme esclavagiste : d’un côté, le Code Noir stipule bien que les Noirs sont considérés comme étant en dehors de l’espèce humaine, et que les Blancs, race pure, ne doivent pas se « souiller » par un contact intime avec eux. En outre, les esclaves ne sont juridiquement pas considérés comme des êtres humains.
Alors, pourquoi tant de maîtres blancs violent sans scrupules leurs esclaves noires ? Bien sûr, parce que les considérations théoriques du Code Noir ne tiennent pas la route. En outre, les maîtres blancs se dédouanent de ces violences en invoquant le fait que l’esclave leur appartient, et que par conséquent, elle ne peut disposer de son corps en propre. Le fait que ces femmes soient obligées d’évoluer nues ou quasiment nues, contribuaient sans doute à conforter le maître dans cette idée.
D’autres prétextent aussi le manque de femmes blanches dans les colonies européennes des Indes Occidentales. Mais cela serait valider la thèse masculiniste qui veut que les hommes soient de pauvres créatures « esclaves » de leurs instincts, voués à une sexualité qu’ils ne maîtrisent pas, et qu’ils sont obligés de satisfaire par tous les moyens, y compris par la force, sur des personnes qui leur sont assujetties.
Un autre argument serait qu’en enfantant ses esclaves, le maître se procure ainsi une descendance de domesticité et de travailleurs gratuits. Cela a pu sans doute jouer dans la balance.

Mais la plus importante des raisons, dont toutes les autres découlent, est un sentiment de domination et de toute-puissance que l’homme choisit en toute conscience d’exprimer.

Patsey, victime de viols répétés par son maître Edwin Epps, dans le film « 12 years a slave », tiré d’une histoire vraie.

Il n’y avait pas que sur les plantations que les femmes noires subissaient ces violences. Dans les ports, les maisons closes déguisées en tavernes et en auberges comptaient souvent des femmes noires. Ces femmes étaient forcées à la prostitution, et mises à disposition de tous les marins de passage.
Si Nassau était certes en marge de la société, il est peu probable que des femmes comme Dolores de Prado, gérante du bordel de la maison Asher, n’ait pas pratiqué ce genre de prostitution forcée auprès de ses filles. Peut-être que certaines de ces femmes noires gagnaient effectivement de l’argent sur les passes qu’elles faisaient, mais considérer que c’était le cas de toutes serait faire preuve d’une indulgence naïve envers ces communautés marginales mais non moins violentes qu’ailleurs.

On imagine mal les conséquences de ces violences sur la vie d’une femme. Mais on peut s’en faire une vague idée quand on sait à quel point les automutilations et les tentatives de suicide étaient nombreuses chez les esclaves. Plus nombreuses que les tentatives d’évasion. Ce qui prouve, premièrement, l’efficacité des moyens mis en place pour dissuader les esclaves de s’échapper, et deuxièmement, le désespoir tragique des victimes.

Ainsi, comme on le voit, les violences sexuelles n’épargnaient aucune femme, peu importe leur statut. Nassau ne fait pas exception à la règle sur ce point. Les marins payaient les prostituées en échange de leurs services. Mais rien ne les empêchait d’en exiger plus. Les époux pouvaient à loisir disposer du corps de leur femme gratuitement, et l’épouse a si bien intégré l’idée, qu’elle se laisse faire, résignée. La commerçante, mais aussi n’importe quelle femme se baladant dans l’espace public, n’est pas à l’abri qu’un homme, quel qu’il soit, ne décide qu’aujourd’hui, elle se doit de le satisfaire.

On comprend mieux à présent les efforts de Ruth à se faire passer pour un homme, afin de se protéger de ce genre d’agressions. Les rues de Nassau sont plus dangereuses pour les femmes que partout ailleurs. Il n’y a pas de police, pas de milice, pas de justice (bien que de toute façon, ces institutions ne leur soient pas toujours d’une grande aide quand elles existent).
Les femmes négocient donc leur sécurité avec des hommes plus bienveillants que les autres, ou juste plus obséquieux. C’est une alliance de ce genre qui lie Maggie et Bellamy, ou Doroles de Prado à Hornigold.
Bien sûr, elles ne comptent pas que sur ces « gros bras ». Les femmes armées à Nassau sont légion. Les armes à feu et armes blanches sont courantes et peu onéreuses.

L’issue de ces violences sexuelles subies par les femmes de Nassau étaient la même pour presque toutes : une indifférence des hommes quant au traumatisme vécu, voire même un « déshonneur » jeté sur la victime, agissant comme une double-peine. Et pire, dans certains cas, une grossesse non-désirée…

Cora, dans Le dernier des Mohicans

Dans le prochain article sur les femmes de Nassau, nous verrons quel était leur quotidien. Des grossesses non-désirées, aux fausses couches, des morts infantiles aux maladies vénériennes… Et le tout, sans oublier le reste de la journée à assumer : les tâches domestiques et les corvées.

Le sexe « faible », qu’ils disent… Part. 1 : Nassau appartient à celles qui y vivent

Le sexisme et le patriarcat est implanté dans les sociétés occidentales depuis des millénaires, c’est un fait que plus personne n’oserait contredire. Ainsi, l’Histoire, qui a été écrite par les hommes, invisibilise complètement la vie et l’expérience vécue des femmes. Pourtant, elles ont toujours représenté à peu près la moitié de la population mondiale. La moitié.

Alors que faisaient-elles, ces filles de joie, ces ombres de la rue, ces épouses plus ou moins résignées, ces femmes au foyer, au four et moulin ? Où étaient-elles ? Comment ont-elles contribué à la société, autrement que par la mise à disposition de leur utérus, cet organe que les hommes ont de tout temps essayé de contrôler ?
Nous n’allons pas tirer de portraits exhaustifs de toutes les femmes occidentales du 18ème siècle, il faudrait un livre entier pour ça (Histoire des femmes – tome 3, de Michelle Perrot, à tout hasard…). Nous allons nous concentrer sur les femmes qui peuplent l’univers de Ruth Wolff, et plus particulièrement Nassau, le repaire pirate des Bahamas.

Car, si le premier tome des aventures de Ruth Wolff ne donne pas encore une idée bien précise de qui étaient ces femmes, les prochains tomes leur feront une part belle.

De façon quelque peu manichéenne, nous pouvons séparer les femmes de Nassau en deux catégories : celles qui gagnent leur vie, et les autres. Dans cet article, nous nous intéresserons aux premières.

Eleanor Guthrie (qui gère les affaires commerciales de son père en son absence), Ann Bonny (pirate), Jack Rackham, et Max (prostituée devenant maquerelle et femme d’affaires). Sur ces 4 personnages de la série Black Sails, 2 ont réellement existé. Eleanor et Max incarnent parfaitement ces modèles de femmes, vivant à terre, cherchant l’indépendance financière. Des personnages fictifs certes, mais représentatifs d’une certaine réalité de l’époque.

Les femmes de Nassau qui gagnent leur vie représentent une majorité de la population féminine. C’est peut-être un des rares endroits sur terre à cette époque où ce soit le cas. Comment est-ce possible ?
Bien sûr, il y a une raison que chacun devine aisément : la prostitution.
Elle est illégale en Angleterre (et donc, dans ses colonies également) depuis 1650. Bien entendu, comme à toutes les époques, cela n’a jamais empêché les femmes d’y avoir recours, que ce soit dans les rues mal famées de Londres, dans l’intimité d’auberges dont les propriétaires se rendent complice de l’infraction, ou même dans les plus hautes sphères de la société. Seulement, elle se pratique dans l’illégalité, et par conséquent, de façon plus ou moins discrète.

A Nassau, c’est différent. A l’arrivée des pirates, il n’y a pas de gouverneur, pas de député local, pas de chef de la Justice. Seulement quelques colons trop effrayés pour se faire justice eux-mêmes.
La population de Nassau est alors faite d’hommes, de marins, de toutes les couleurs et de tous les horizons. Des aventuriers, des opportunistes, qui passent des semaines en mer, loin des ports et des femmes. Quand ils reviennent à Nassau, ils ont les bourses pleines (sans mauvais jeu de mots), et une furieuse envie de les vider. Les marins ne sont pas connus pour épargner. La joie d’être en pays « civilisé », d’être soudain affreusement riche, et l’alcool aidant, tout cela leur donne des pulsions dépensières. En vrais paniers percés, ils vont dépenser leur butin en boissons et en femmes. Cela n’est pas une légende, mais un fait. Bien sûr, certains dépensaient moins que d’autres, étaient plus prévoyants, moins portés sur les plaisirs éphémères. Mais ils n’étaient pas légion.

Ces conjonctures créent les conditions idéales pour que la prostitution devienne un marché florissant. Qui sont-elles, ces femmes qui la pratiquent ?

Des esclaves, que leurs propriétaires ont abandonné là en quittant l’île. Peut-être quelques veuves sans le sou, habitant déjà l’île à l’arrivée des pirates. Mais pour la plupart, ce sont des femmes arrivées ici par bateau. L’existence d’un port dans les Bahamas, régi par aucune autorité officielle, où l’on peut gagner sa vie sans risquer la lapidation publique ou la pendaison, se répand comme une traînée de poudre dans les tavernes de marins. Et là où il y a des marins, il y a des femmes. Des femmes de condition modeste, assignées à une vie de misère. Des Irlandaises exilées, des créoles nées dans une famille pauvre, des bagnardes envoyées dans les Indes Occidentales, car ayant justement été arrêtées pour prostitution en Angleterre.
Elles arrivent à Nassau en tant que passagères à bord de bateaux pirates. Et elles montent leur affaire. Car c’est ça que l’on a tendance à oublier à propos de la prostitution, surtout à l’époque : elle reste un merveilleux moyen de gagner sa vie, et de bien la gagner, quand on est une femme. Car quelles sont les options pour une femme des Antilles, au 18ème siècle ? Se marier et compter sur son mari pour l’entretenir (sans garantie qu’il le fasse) ? Travailler comme domestique ou serveuse (des postes souvent pourvues aux esclaves, que l’on ne paie pas) ?
Il y a toujours le vol, que les prostituées pratiquent d’ailleurs sans vergogne, mais compter seulement là-dessus n’offre hélas pas de rentabilité satisfaisante, car elles pratiquent souvent seules, en pick-pocket.

Mais, même si elles sont nombreuses, il n’y a pas que les prostituées qui gagnent leur vie à Nassau.
Il est à l’époque une catégorie sociale de femmes qui peuvent arriver à s’en sortir tout en restant indépendantes : les veuves.
En effet, à Nassau comme ailleurs, les maris meurent souvent jeunes (la maladie, les métiers très accidentogènes, la guerre…). Ainsi, de nombreuses femmes se retrouvent veuves, mais elles ne terminent pas toutes en esseulées endeuillées jusqu’à la mort. Certaines se remarient, par amour, ou le plus souvent, par misère financière (tous les époux ne lèguent pas un héritage conséquent).
Les plus « chanceuses » héritent d’un capital leur permettant de vivre de leurs rentes. D’autres héritent d’un fond de commerce. Celles-ci sont peut-être les plus à envier : elles deviennent propriétaires d’un commerce, fait rare à l’époque. Souvent, elles ont travaillé gratuitement dans ce commerce pendant des années quand leur mari était en vie. Par conséquent, elles savent déjà comment le gérer, comment le faire prospérer. Elles embaucheront peut-être un apprenti qui effectuera la partie technique du métier qu’exerçait leur mari (boulanger, boucher, forgeron…). Peut-être, si elles ont pu apprendre ce savoir-faire, s’acquitteront-elles de cette tâche. Toujours est-il que si elles sont suffisamment confiantes et compétentes, elles pourront vivre célibataires jusqu’à la fin de leurs jours en faisant prospérer leur petit commerce.

The Ale-House Door, de Henry Singleton (1790)

Nassau n’est donc pas seulement une base idéale pour les marins pratiquant la piraterie. Elle est aussi, et surtout, un foyer pour de nombreuses femmes. Elle leur offre l’opportunité de vivre libres, sans mari, de gagner leur vie et de gérer leur capital seule. Imaginez ce que cela pouvait représenter pour une fille blanche promise à un marin sans le sou et toujours absent, ou pour une femme noire destinée à travailler gratuitement pour les autres !
Quand Nassau sera menacée, les femmes, encore plus que les hommes, auront tout intérêt à agir pour qu’elle ne retombe pas entre les mains du royaume d’Angleterre (nous le verrons dans le tome 4).

Les femmes qui gagnent leur vie à Nassau représentent donc une partie importante de la population. Avec les marins de passage, elles forment des alliances commerciales qui font de Nassau une ville accueillante.
Elles vendent aux uns le rhum et les liqueurs qu’elles achètent à d’autres. Elles profitent du butin des pirates en mettant momentanément leur corps à disposition. Elles leur vendent du pain avec la farine qu’ils leur amènent. Des vêtements propres et neufs avec des tissus venus des quatre coins du monde. Elles sont le centre névralgique du commerce de produits de première nécessité à Nassau.
Comme les hommes ne sont pour la plupart que de passage, ce sont elles qui gèrent leur ville. D’une certaine façon, Nassau appartient bien plus aux femmes qu’aux hommes.

Mais cela, Ruth Wolff ne s’en rendra compte que lorsqu’elle commencera à passer suffisamment de temps auprès de ces femmes…

Dans un prochain article, nous parlerons du quotidien des femmes de Nassau, celles qui gagnent leur vie mais aussi les autres (les filles, les épouses, les mères au foyer, les esclaves). Nous verrons que peu importe qu’elles gagnent de l’argent ou non, elles sont loin du cliché de la femme passive qui attend son homme au près du feu en tricotant. Leur quotidien est empreint de violence, d’épreuves traumatisantes, de corvées rudes… Au même titre, si ce n’est pire, que celui des matelots.

Dancing scene in the West Indies, Agostino Brunias, 1764-1796