Gangsters des mers : comment les pirates revendaient leur came ?

Comme on l’a vu dans l’article sur les abordages, « tous les trésors ne sont pas d’argent et d’or » (pour paraphraser Jack Sparrow). Ce n’est qu’occasionnellement, si on a de la chance, que l’on tombe sur une cargaison d’argent frappé ou de bijoux. La plupart du temps, ce sont des fûts encombrants et de lourdes caisses qui viennent occuper les cales des bateaux. Rhum, sucre, mélasse, indigo, tabac, coton, bois exotique, épices… Et parfois, des denrées utiles mais de peu de valeur marchande, comme des céréales, des produits manufacturés venus d’Europe, des aliments en saumure…

Pour transformer ces produits en pièces sonnantes et trébuchantes qu’on pourra échanger avec les taverniers et les prostituées, il faut donc trouver un moyen de les revendre, au meilleur prix.
Alors comment les pirates s’y prenaient-ils ? De quelle façon utilisaient-il leur gouaille naturelle pour négocier et commercer ? Et surtout, avec qui pratiquaient-ils ces échanges ? Qu’est-ce qui pouvait pousser des civils à marchander avec ces délinquants, en dépit des risques encourus ?

Les colons : du rêve américain au paradis fiscal :

Imaginez. Vous faites partie d’une petite famille de roturiers en Angleterre. Votre famille semble coincée à tout jamais dans sa classe sociale, chaque génération travaillant avec acharnement pour subvenir aux besoins de la suivante, sans jamais réussir à s’élever.
On vous parle d’une terre où tout est à faire. Où des gens comme vous peuvent être propriétaires d’hectares entiers de terre sauvage qui n’attend que d’être exploitée. Une terre fertile, aux eaux poissonneuses et aux forêts peuplées de gibier. On vous promet des villes nouvelles, aux infrastructures modernes bien que rudimentaires. On vous parle d’une civilisation sur le point de naître, une extension encore toute jeune du bras déjà bien long qu’est le Royaume d’Angleterre. Et on vous dit que des petites gens comme vous peuvent participer concrètement à l’élaboration de ce Nouveau-Monde, et en ramasser les fruits mûrs.
Comme vous, de nombreuses familles, poussées par une certaine témérité ou, plus souvent, par une nécessité inévitable, se sont embarquées pour les Amériques pour s’y implanter dans l’espoir d’une vie meilleure.

Cabane de pionniers

Hélas, elles ont vite déchanté. Les hivers rigoureux ont emporté bon nombre de nouveaux colons ; ils se sont laissés surprendre par la difficulté à faire pousser des plantes qu’ils ne connaissaient pas, et de nombreuses famines se sont succédées. En outre, un détail de taille a été quelque peu occulté quand on leur a vanté la vie des Amériques : cette terre est déjà habitée, depuis quelques milliers d’années, par des hommes et des femmes qui ne sont pas tous disposé-e-s à signer les traités de « paix » que les Européens leur proposent, en les invitant à se reculer toujours un peu plus vers l’Ouest.
Les « Indiens », comme on les appelait, se défendent parfois violemment contre les attaques incessantes de l’homme blanc, et de nombreuses familles de colons périront du fait de cette contre-offensive.

Au début du 18ème siècle, les côtes de l’Amérique du Nord sont occupées par les Européens depuis plusieurs générations. Malgré les difficultés, des familles de colons ont survécu, voire même prospéré.
Il y a dans ces terres la même hiérarchie sociale que l’on retrouve en Angleterre : de la haute bourgeoisie aux plus miséreux, en passant par les roturiers et les notables.
Mais il existe dans le Nouveau-Monde un pourcentage de dissidents politiques bien plus élevé que sur les terres de la veille Albion, et pour cause, la justice britannique avait pour habitude d’exiler ces fauteurs de trouble en Amérique, espérant ainsi se débarrasser de leur influence néfaste en les éloignant. Quakers, nivellers, jacobites, se retrouvent donc à 3000 milles de l’autorité royale, sur une terre où la corruption et la contrebande deviennent peu à peu des engrais fertiles pour faire germer le libéralisme…

Gravure de la « Boston Tea Party » (1773), où les Bostoniens, furieux de l’augmentation de la taxe sur les timbres, décident de balancer les arrivages de thé par-dessus bord, en signe de protestation

Car que l’on soit bourgeois, jacobite, quaker, paysan ou commerçant, tout le monde veut accroître son capital. Si on en a déjà, c’est le désir d’accumulation, de pouvoir, d’ascension sociale, qui nous motive. Si on a rien, et bien… La faim est souvent une raison suffisante.
Rappelez-vous. Vous êtes une famille de colons, implantée en Amérique depuis quelques générations. Admettons que vous ne faites pas partie de ces gens déjà bien lotis, qui ont capitalisé sur la vente de Noirs et d’Indiens, et qui ont réussi à devenir plus riches encore qu’ils ne l’étaient en arrivant. Vos ancêtres, en venant ici, rêvaient d’être au moins un peu plus riches, un peu plus prospères qu’en partant d’Angleterre. Vous êtes né-e quelques générations plus tard, et votre constat est amer : vous n’êtes pas plus riche, parfois même moins riche encore. Votre famille vit les pieds dans la merde toute la journée, tous les jours de l’année, pour cultiver sa pitance. Le rêve américain, pour vous, est une chimère des Pères Pèlerins, à laquelle on ne vous prendra plus.
Et comme si tout cela ne suffisait pas, le moindre produit que vous achetez est taxé, parfois cher, par cette chère Albion qui en avait tant promis à vos ancêtres.
La population américaine produit le sucre, le café, le bois des bateaux, le poisson séché, les peaux, qui enrichissent les caisses du Royaume Uni, et pour la remercier, ce même Royaume lui vend ses produits manufacturés et de première nécessité une fortune.

Un sentiment d’injustice naît dans toutes les classes de la société américaine. Un sentiment qui vient se renforcer par la prise de conscience de l’éloignement géographique et politique de ce Royaume. Comme les capitaines de marine marchande aux pratiques peu scrupuleuses, les colons se mettent à flirter avec ce doux sentiment d’impunité, qui leur permet de justifier des pratiques commerciales de moins en moins légales, au nom de leur liberté de s’enrichir personnellement.

Ainsi, quand débarquent sur leurs côtes les nombreux pirates et contrebandiers aux cales remplies de marchandises volées, de nombreux colons ne se font pas prier. Beaucoup de gens dans les colonies étaient impliqués dans les affaires des pirates, du gouverneur au cordier. Les gens ne voient pas les pirates comme tels, jusqu’à ce qu’ils les voient pendus au bout d’une corde. Du notable au plus petit paysan, tout le monde y trouve son compte. Les plus prospères s’enrichissent grassement en achetant cette came détaxée et en la revendant au plus offrant. Les moins riches qui veulent avoir l’air riche se mettent à consommer des produits que jamais ils n’auraient osé pouvoir se payer s’ils avaient dû y ajouter les taxes. Et les encore moins riches trouvent dans les cales des pirates les biens de première nécessité à des prix plus raisonnables, qui vont leur permettre de peut-être, arrêter de s’inquiéter pour leur survie.

La piraterie devient une source de fonds financiers énormes, indépendants de la Mère Patrie. Ce genre d’échanges est si courant qu’il en devient banalisé dans de nombreuses sphères de la société. Les colons vivent dans un monde où le commerce illégal est de mise.

Stephen Bonnet, à propos des pirates, dans la série Outlander : « Les gouverneurs les appellent pirates, mais les marchands de Wilmington les voient autrement… »

Mais il n’y a pas que les intérêts pécuniaires personnels qui motivent la population américaine à commercer avec les pirates. Le soutien de la piraterie cache souvent des raisons politiques. Le partage du pouvoir, fluctuant dans les gouvernements des colonies, passe par la maîtrise du commerce (illégal ou pas). En outre, acheter aux pirates plutôt qu’au Royaume britannique est une façon de lutter contre les lois du marché oppressives de l’Angleterre.
D’une certaine façon, l’Amérique s’est développée en étant une nation pirate, en faisant commerce avec les pirates des mers, mais aussi en s’enrichissant et en gagnant des territoires de façon libérale, en faisant toujours tout pour s’émanciper de la Couronne.
Le soutien à la piraterie par les colons du début du 18ème siècle est en quelque sorte l’un des premiers facteurs de scission entre l’Ancien et le Nouveau Monde. Une scission qui mènera, soixante plus tard, à l’Indépendance américaine…

Les pirates : une mafia bien organisée

Les ressemblances que l’on peut faire entre l’organisation de la piraterie de cette époque et la mafia des temps modernes sont nombreuses.

Tout comme dans les milieux de la pègre moderne, il n’y a pas une seule famille de pirates régnant sur leur petit commerce, mais plusieurs bandes, chacune rayonnant de sa propre influence, dans une hiérarchie verticale, mettant à sa tête la « famille », l’équipage, le plus puissant et le plus prolifique.
Comme dans la mafia, chaque équipage cherche à accroître ses gains. Fort heureusement, contrairement à la pègre moderne, ils savent qu’ils ont besoin les uns des autres, pour leurs échanges commerciaux. En effet, on est jamais à l’abri d’avoir besoin des armes de Untel, qui a besoin de notre caisse à pharmacie. C’est cette conscience d’être liés par la nécessité, couplée à un sentiment de solidarité propre aux gens de mer, qui les empêchent de s’entretuer pour le pouvoir et l’argent (même si cela n’empêche pas certaines brebis galeuses de se délester de ce genre de scrupules… Les traîtres et les scélérats sont partout, et la piraterie n’en est certainement pas exempte).

Un repas chez les Corleone, dans le film « Le parrain »

Un autre point commun entre les pirates et la mafia, c’est les alliances extérieures avec les gens de la haute. Comme on l’a vu précédemment, les colons sont souvent ravis de commercer avec les pirates. Les plus notables d’entre eux, parfois. De grands propriétaires, des riches marchands, des membres du Conseil, voire même des gouverneurs, se sont alliés en secret avec les pirates pour asseoir leur pouvoir et s’enrichir sur le dos de l’Angleterre, qu’ils représentaient.
Les pirates sont invités à manger chez ces partenaires commerciaux. Ils leur font des cadeaux, en plus de la cargaison promise, pour flatter leur ego. Et parfois même, ils vont jusqu’à sceller ces alliances par des mariages.

Ainsi, à Harbour Island (l’île habitée la plus proche de New-Providence), vivent une ribambelle de marchands peu scrupuleux qui font affaires avec les pirates. A leur tête, Richard Thompson. Le second du capitaine Hornigold, John Cockram, épouse la fille de Thompson peu de temps après leur arrivée. Il quitte l’équipage de Hornigold, et monte un équipage avec ses deux frères. Cette alliance permettra à Hornigold un traitement de faveur auprès des marchands de Harbour Island, et des tarifs concurrentiels…

Barbe-Noire, quand il apprendra la promesse de pardon royal accordée à tous les pirates qui se rendront, décidera de stopper ses accords commerciaux avec la Jamaïque et Harbour Island, ces zones devenant moins accueillantes pour les pirates. Il s’alliera au gouverneur de Caroline du Nord Charles Eden, afin de bénéficier de sa protection et de son réseau commercial. On raconte qu’il ira jusqu’à épouser la fille du shériff du coin.

Ces pratiques ne sont pas sans rappeler les unions arrangées que les gangsters modernes pratiquent pour sceller leurs alliances avec d’autres familles.

Le mariage de Connie, fille de Don Vito Corleone, dans le film « Le parrain »

On remarque donc qu’en plus d’être des marins accomplis et des stratèges sur l’eau, les pirates ont su acquérir des compétences commerciales qui leur ont permis de profiter de leurs biens. Grâce à une solide capacité d’adaptation et à leurs talents de persuasion, les plus futés d’entre eux sont devenus des négociants, capables d’anticiper les événements et les changements de conjoncture.
Mais hélas, comme dans la mafia, leur place dans le marché mondial est une niche, que les gouvernements du monde entier cherchent à déloger. Les pirates ne produisent rien par eux-mêmes, se contentant de profiter d’un système déjà existant pour le détourner en leur faveur. Tels des parasites, ils vampirisent l’économie mondiale, mais ne peuvent espérer faire de ce système un mode d’enrichissement pérenne dans le temps.
La répression des gouvernements, timide d’abord, puis franchement offensive, auront raison de leur commerce.

Cependant, comme les mafias, la piraterie, si elle ne peut devenir un mode économique stable et durable, ne disparaîtra jamais vraiment. Car tant qu’il y aura des grandes puissances s’enrichissant sur le dos de populations asservies, il existera ce sentiment d’injustice poussant certains à enfreindre la loi pour profiter de ce système qui profitent d’eux.

Le « sexe faible », qu’ils disent… Part. 3 : « Tu enfanteras dans la douleur »

Dans les précédents articles sur les femmes de Nassau, nous avons comment on pouvait être femme et être autonome financièrement, grâce à la prostitution notamment. Nous avons également vu que cette autonomie ne préserve en rien des violences, en particulier sexuelles, que subissent les femmes.
Dans cet article, nous verrons quelles sont les conséquences de ces violences.

La contraception :

En ce début du 18ème, la sexualité n’est tolérée aux yeux de l’Église que dans un but procréatif. La grossesse est vue comme un mal nécessaire par lequel il faut passer. La maternité étant à cette époque envisagée comme la seule raison d’être de la nature féminine, en enfantant pour la première fois, la femme passe une sorte de rite d’initiation à la vie de femme.
Cependant, le contrôle des naissances existait bel et bien. Il est plus fréquent chez les prostituées, pour des raisons qu’on devine aisément. Mais aussi chez les classes populaires, qui ne peuvent nourrir qu’un certain nombre de nourrissons à la fois.
La grossesse est une source d’angoisse et de peur. La mortalité maternelle et infantile reste très élevée (1 à 3%). Avec une fécondité moyenne de quatre à cinq enfants par femme, ce sont 4 à 15 % des mères qui risquent de mourir des suites de leur accouchement.

Ainsi, il est compréhensible que certaines femmes cherchent à limiter autant que faire se peut leurs grossesses. Pour se faire, on pense notamment au coït interrompu, largement pratiqué. Mais dans les milieux de la prostitution, on commence à parler dès 1700 d’un étrange « petit linge », précurseur du préservatif. A l’origine, il est avant tout une défense contre la syphilis. Il est fabriqué avec des boyaux de mouton ou des vessies de poisson.

Brianna, dans la série Outlander, vient de donner naissance à son enfant aidée par les femmes de la maison.

Les grossesses :

Les tests de grossesse n’existaient pas. Mais qu’à cela ne tienne, les femmes savaient assez rapidement si elles étaient enceintes ou non (surtout si elles n’en étaient pas à leur première grossesse). Bien plus qu’aujourd’hui, les aînées apprenaient aux plus jeunes à être à l’écoute des signaux de leur corps, à ses changements. Ainsi, des malaises, maux de cœur ou de ventre, fréquentes envie d’uriner, pouvaient suffire à leur mettre la puce à l’oreille.

La première peur d’une femme enceinte, si elle a désiré son bébé, est de faire une fausse couche. On dit alors qu’on craint une « fausse grossesse ».
L’autre crainte qui vient rapidement estomper le bonheur d’être « grosse », c’est l’état du bébé quand il sortira. A cette époque, on a aucun moyen de connaître le sexe de l’enfant, ou de savoir s’il aura une anomalie génétique, une malformation, ou une maladie… On ne peut pas non plus savoir si des jumeaux, voire plus, naîtront. Les jumeaux sont redoutés, car en ces temps où les disettes sont courantes et les maladies souvent fatales, ils représentent deux fois plus de bouches à nourrir, et deux fois plus de « chances » d’être endeuillée par la mort de l’un d’eux.

Mais si les femmes redoutent autant l’état général de leur nouveau-né, c’est surtout parce qu’encore une fois, cette responsabilité pèse entièrement sur leurs épaules. En effet, à l’époque, on pense que tous les comportements et pensées de la mère auront une influence directe sur le nouveau-né. Un enfant né avec une malformation est souvent vu comme un châtiment divin à une faute personnelle. Une tâche de vin sur le nouveau-né peut être provoquée par un désir non-satisfait de boisson chez la mère, etc…
Les femmes désirant garder leur bébé vont donc attacher beaucoup d’importance à leur état émotionnel et à leurs activités pendant la grossesse. Bien sûr, la communauté (masculine comme féminine) va se faire un plaisir de faire peser sur elle injonctions contradictoires et croyances désuètes, en s’arrogeant le droit de juger et de condamner sa conduite, comme si son corps était avant tout un bien public et non sa propriété. Et c’est d’ailleurs bien comme cela que la femme était vue à l’époque : un utérus en location.
On mettait particulièrement les femmes en garde contre le risque d’enroulement du cordon autour du cou de l’enfant. Pour éviter cela, les femmes doivent éviter de faire des mouvements circulaires (comme d’enrouler du fil sur une pelote), ou de croiser les jambes… Les bains, déjà peu populaires en temps normal, sont proscrits pour les femmes enceintes, car on les accuse de provoquer l’accouchement.

N’oublions pas que la maternité est vue à l’époque comme la sanction divine faite aux femmes, en réponse au péché originel. Parce que cette vilaine Eve, complice du Diable, a osé tenté le pauvre et innocent Adam avec la pomme de la Connaissance, Dieu a décidé de punir toutes ses filles en les faisant enfanter dans la douleur. On voit là à quel point la destinée des femmes est alors sombre : une femme n’est une femme que lorsqu’elle est mère. Mais en devenant mère, elle s’expose aux plus grandes douleurs.
Ainsi, la maternité est vue comme un état de pénitence. Les douleurs et les risques encourus donnent un sens à l’existence de la femme, et lui permettent de racheter ses péchés.

En plus de ces angoisses et de ces questionnements intérieurs, la femme enceinte doit endurer un quotidien très incommodant. Douleurs diverses, troubles digestifs, maux de tête, vertiges, nausées, jambes gonflées, léthargie, sont les symptômes les plus évidents. Comme à notre époque, vous diriez-vous. Mais il ne faut pas oublier qu’au début du 18ème siècle, la médication n’est pas aussi perfectionnée que de nos jours. Certes, le pouvoir des plantes est connu et reconnu, mais comme un certain nombre d’entre elles peuvent provoquer l’accouchement (et on le savait, on en parlera plus loin), on peut supposer qu’elles n’étaient utilisées qu’avec beaucoup de parcimonie durant la grossesse.
D’autant que, si la grossesse est une pénitence, un châtiment divin à endurer pour expier ses fautes, aller à l’encontre de ces désagréments pouvaient, dans des familles particulièrement dévotes, être vues comme une entrave à la volonté de Dieu…
En outre, dans les classes populaires, les femmes n’étaient pas invitées au repos comme dans les sphères plus favorisées de la société. On pensait même que bouger était bénéfiques pour elles, quand c’était à proscrire pour les riches… Sans doute valait-il mieux qu’elles le croient, en tout cas, afin de ne pas trop paralyser l’activité économique auxquelles elles s’adonnaient.

Les avortements :

Dans le film Dirty Dancing, l’avortement (pratiqué illégalement) de Penny se passe mal. Elle fait une infection.

Si la grossesse n’est pas désirée (comme c’est souvent le cas pour les prostituées de Nassau), un mot est chuchoté dans les conciliabules de femmes, un mot interdit et fortement réprimé par l’Église : avortement.
Cela dit, les procès de femmes qui ont avorté ne sont pas aussi nombreux que pourrait le laisser penser la pratique qui en était faite, et pour une raison simple : il est difficile de prouver que l’accouchement prématuré d’une femme ait été provoqué volontairement. Cependant, même si la femme évite le procès, le doute subsistera dans sa communauté (si sa grossesse était connue), et la sanction sociale sera tout de même présente.

Les pratiques abortives sont connues des sage-femmes comme des médecins. La plus violente et la plus dangereuse est l’avortement « mécanique » : on introduit un objet (aiguille, seringue) dans le col de l’utérus, pour percer la proche amniotique et provoquer l’accouchement. C’est un acte chirurgical très technique, qui n’est pas à la portée de la première doula venue. Et, même s’il est effectué dans les règles de l’art, le risque d’infection et de septicémie est très grand. Rappelons qu’à l’époque, on ne se lavait pas les mains, on ne stérilisait pas les instruments…
Les récits de femmes sur cette pratique sont édifiants. La douleur encourue est telle qu’elles se pensent sur le point de mourir. Une femme a demandé à voir un prêtre pour l’extrême-onction, alors que le médecin pratiquait son intervention, persuadée qu’elle allait expirer d’un instant à l’autre.
On imagine mal ce que cette sensation peut provoquer, surtout si on est un homme, et qu’on a jamais subi d’interventions gynécologiques… Quand on sait que la plupart des femmes font un malaise vagal quand on leur pose un stérilet, ou quand on entend les récits de celles pour qui la péridurale n’a pas marché, on ne peut que compatir à ce qu’ont du ressentir ces femmes quand l’aiguille est venue s’enfoncer dans la partie la plus intime, la plus profonde de leur corps, pour venir percer la poche…
Et aux hommes qui seraient tentés de penser que les femmes ne savent pas endurer la douleur et exagèrent, nous ne pouvons que leur souhaiter de découvrir une facette de cette douleur, s’ils doivent un jour se voir enfoncer une aiguille dans l’urètre, sans anesthésie…

Parmi les autres techniques abortives, on retrouve les plantes. La rue, la sabine (très toxique), l’armoise, la sauge, l’absinthe, le pignon d’Inde (originaire d’Amérique centrale), la quinine… Sont autant de substances connues des femmes et sages-femmes. On a peu d’indications sur leur posologie et leur mode d’administration. Étant donné que ces pratiques étaient faites en toute illégalité, il n’existe pas vraiment de protocoles écrits… Et si les médecins approuvés par l’Église connaissaient ces techniques, ils s’en gardaient bien de les détailler dans leurs ouvrages, de peur de donner des idées aux femmes…
Ce qu’on sait, c’est qu’elles étaient souvent infusées dans du vinaigre, ce qui réduisait leur efficacité par rapport à une infusion ou une décoction. Parfois, elles étaient utilisées en huiles (extraites par distillation).
Après avoir ingéré ces plantes, on pratiquait une saignée.

En cas d’échecs de ces potions, les femmes se tournaient vers des techniques plus brutales : porter de lourdes charges, courir pendant longtemps, tomber de haut, se suspendre par les bras, se donner des coups dans le ventre, voyager en carriole… N’importe quoi qui pouvait secouer leur utérus et provoquer l’accouchement.

La mortalité infantile :

En Europe au 18ème siècle, un enfant sur quatre meurt avant 1 an et un sur deux seulement arrive à l’âge adulte. Le risque de mort infantile survient d’abord dès la naissance, à cause des multiples complications éventuelles de l’accouchement (bébé se présentant par le siège, cordon enroulé autour du cou, prématuré, etc…).
Ensuite, les 7 premiers jours de vie sont capitaux. Un enfant sur deux meurt durant cette semaine. La faute sans doute à une difficulté à faire reprendre du poids à l’enfant (difficulté toujours présente de nos jours, mais mieux gérée).
Puis, ce sont les maladies infantiles qui font des ravages… En été, les gastro-entérites provoquent des pertes de poids qui ne sont pas toujours enrayées. En hiver, c’est le tour des pneumonies, bronchites, pleurésies, méningite tuberculeuse… Sans parler de la variole, rougeole, diphtérie, dysenterie.
Le sevrage, qui à cette époque survient entre le 10ème et le 18ème mois, est une nouvelle source de risque. De nombreux bébés ne survivent pas à ce changement d’alimentation, surtout si les conditions environnementales ne jouent pas en sa faveur (été trop chaud, disette, etc…).
En outre, l’environnement de l’enfant joue également… Un enfant non-désiré, ou issu d’une union illégitime, peut être moins suivi, et donc plus fragile.

Et parfois, l’improbable survient. Une femme qui n’a pas voulu son enfant, et pour qui toutes les techniques abortives ont échoué, met au monde un beau bébé en bonne santé… Certaines femmes n’acceptaient pas de se résigner, surtout si la présence de cet enfant menaçait leur propre survie. D’autres femmes pouvaient subir un sévère trouble de dépression post-partum (ce n’est pas parce qu’il n’avait pas été identifié et défini médicalement qu’il n’existait pas).
C’est ainsi que certaines deviennent infanticides. Les femmes infanticides étaient généralement des jeunes filles, célibataires, domestiques et, parfois, des victimes de viols ou d’inceste.

Il faut cependant rappeler que bon nombre d’infanticides jugés n’en étaient pas forcément. En fait, il suffisait qu’une femme ayant accouché soit incapable de présenter son nouveau-né, ou qu’on retrouve son cadavre, pour qu’elle risque d’être pendue sur la place publique. Quand on sait à quel point la mort peut frapper un nouveau-né de façon naturelle, on ne peut que deviner avec amertume le nombre de mères endeuillées qui ont dû en plus faire face à une accusation d’infanticide.
Cependant, même s’il est jugé très durement, l’infanticide est, à l’instar de l’avortement, difficile à prouver.

Comme on peut le voir, la maternité au 18ème siècle, et particulièrement pour les classes populaires et les prostituées, n’était pas toujours une aventure faite de lumière et de bonheur.
Les injonctions permanentes qui pesaient sur le corps des femmes s’ajoutaient aux risques physiques pour leur santé, et même leur vie. Pour pallier à ces risques, les femmes ne restent pas passives. Les aînées, les sages-femmes et les doulas, mettent tout en œuvre pour que la femme désireuse d’enfanter (ou d’avorter, pour les plus progressistes) puisse le faire en toute sécurité. Bien entendu, cette bonne volonté et les connaissances médicales de l’époque n’étaient pas suffisantes pour éviter tous les risques. Les femmes le savaient bien. Et pourtant, si elles étaient suffisamment libérées du conditionnement de leur éducation, elles prenaient ces risques en toute connaissance de cause, au nom de leur liberté de choisir et de disposer de leur corps.
Quand on voit cette détermination, cette bravoure face aux dangers, à la mort, à la douleur, cette insubordination face à l’Église toute-puissante, cette capacité à agir en collectif, dans la plus belle des sororités, un mot nous vient à l’esprit : héroïsme.
L’Histoire, dans les écrits comme les tableaux, nous a dépeint des héros virils de cape et d’épée, se battant au grand jour contre des valeurs impies et sur des champs de bataille ouverts, pendant que leurs femmes assujetties restaient dans l’ombre du foyer, passives et soumises, se caressant distraitement leur ventre rond…
Il serait temps de mettre en lumière cet héroïsme d’un autre genre (sans mauvais jeu de mots), qui a lieu dans l’intimité des maisons et des corps, ce courage qui se cache et qui survit, malgré l’invisibilité et le manque de reconnaissance de notre Histoire.

« A l’abordage ! » ou pas… Part. 2

Le moment est venu pour les pirates de passer à bord de leur prise. C’est là que la différence entre réalité et fiction est la plus marquante. Au lieu de passerelles branlantes jetées entre les deux bateaux, de cordages utilisés comme lianes, de combats chaotiques et bruyants, on va assister à une scène d’un calme et d’une banalité affligeante. Et oui, le navire marchand s’est rendu, alors à quoi bon engager un combat au corps-à-corps ?
Le navire pirate met un canot à l’eau. A son bord, une ou deux dizaines d’hommes, dont le quartier-maître, et parfois le capitaine.
Les premiers matelots pirates à passer à bord de la prise bénéficieront des meilleurs vêtements, des meilleurs mets trouvés à bord. C’est pourquoi tout le monde veut faire partie du convoi. Dans les équipages consciencieux, le quartier-maître tient des listes dans son carnet, où il note qui a bénéficié de ce privilège auparavant, de façon à ce que tous aient leur chance. Comme pour beaucoup d’autres choses, les novices et les nouvelles recrues sont désavantagés d’office.
Une fois à bord de la prise, les matelots maîtrisent l’équipage. Ils brandissent pistolets et fusils, redoublent d’intimidation, et parquent l’équipage dans un coin du pont.
Pendant ce temps, le quartier-maître et/ou le capitaine va calmement interroger le capitaine de la prise. D’où viennent-ils ? Où vont-ils ? Combien d’hommes à bord ? De quoi est faite la cargaison ?

La cargaison :

Le quartier-maître descend dans les cales avec l’intendant en charge de la cargaison. Il va l’inspecter consciencieusement et noter tout ce qu’il trouve. Encore une fois, un cliché a la vie dure : celui de la cargaison faite exclusivement de trésors de pièces d’or. Aux Antilles, au début du 18ème siècle, les produits les plus exportés sont les produits issus de l’exploitation sucrière. Rhum, sucre, mélasse. On trouve aussi en grande quantité de l’indigo (plante servant de colorant), du tabac, des épices, du bois exotique et du coton. Et, dans une moindre mesure, on peut également trouver des produits manufacturés, si le bateau revient d’Amérique du Nord ou d’Europe. Par exemple, des tissus, vêtements, métaux divers et variés. Ou encore du matériel de construction, des peaux, des produits issus du bois (térébenthine, grumes…). Mais également de la nourriture, poisson et viande séchée, farine, céréales, huile, etc… Finalement, les trésors de pièces et d’argent sont rares. On les trouve parfois à bord de bateaux à destination de l’Europe. Ces sommes servent à payer les marchands et investisseurs, ou le gouvernement.
Parfois, les pirates tombent sur une cargaison humaine… Tous les équipages n’avaient pas la même façon d’accueillir les esclaves. Certains, sans scrupules et en accord avec l’idéologie de l’époque, les embarquent et les revendent dès que possible. Mais il ne faut pas oublier que les pirates sont souvent en sureffectifs sur leurs navires, et que des bouches à nourrir en plus ne sont pas toujours les bienvenues, malgré leur valeur marchande. D’autant qu’ils ne disposent pas toujours de réseau pour revendre ces hommes et ces femmes.
D’autres s’accommodent très bien de ces prisonniers… En les prenant dans leur équipage, en tant que membre à part entière. Peut-être que leurs valeurs égalitaires et humanistes inclent aussi ces être humains venus d’ailleurs. Peut-être pensent-ils que ces hommes peuvent être d’aussi bons matelots que n’importe quel autre, et qu’à ce titre il est dans leur devoir de leur proposer de s’enrôler. Peut-être pensent-ils que les avoir avec eux est bon pour leurs affaires… En effet, quand on sait à quel point les capitaines de négriers (et les Blancs en général) craignent par-dessus une révolte des Noirs, on peut vite deviner l’effet que peuvent faire sur eux la vue d’une horde d’Africains et d’Afro-américains, armés jusqu’aux dents et hurlant menaces et insultes dans leur direction… On ne peut pas présumer des raisons qui ont poussé Bellamy ou Thatch à enrôler des anciens esclaves… On peut seulement les imaginer.
Mais les pirates ne s’intéressent pas seulement à ce qu’il y a dans les cales… Ils vont aussi inspecter la cambuse (où est stockée la nourriture). Eau douce, biscuits de mer, viande, huile, pain et tout ce qui peut égayer le quotidien les intéresse. Les vêtements, si rapidement hors d’usage, sont également très recherchés. Tous les bateaux ont en permanence besoin d’être entretenus et réparés. Ils vont donc piocher allégrement dans les magasins de la prise, garder voiles, cordages, poulies, n’importe quoi qui pourraient leur être utiles. Ils peuvent même aller jusqu’à le dépouiller de certaines vergues et mâts, si besoin est. En outre, on recherche activement les cartes marines, très vite obsolètes en ce temps-là. On s’approprie également les instruments de navigation.

Jack Rackham, à droite, quartier-maître de Charles Vane, dans la série Black Sails.

L’interrogatoire :

Pendant que le quartier-maître inspecte la marchandise, dans le quartier des officiers, le capitaine pirate examine le journal de bord et les registres du commandant de la prise, et s’entretient avec lui.
Puis, quartier-maître et capitaine comparent leurs découvertes. S’il y a le moindre doute quant à l’honnêteté du commandant, s’il est suspecté de dissimuler une partie de sa cargaison, il sera dument interrogé, jusqu’à avouer. En général, il n’y a pas besoin de recourir à la force. Mais il arrive que la terreur et l’intimidation ne suffise pas. C’est ainsi que le capitaine Jennings (réputé violent) a battu un capitaine français pour lui faire dire où était caché le coffre de pièces d’or qu’il transportait. On sait aussi que le capitaine Thatch (Barbe-Noire) et ses hommes ont fortement violenté un capitaine britannique, soupçonné de cacher une partie de sa cargaison à terre. Il aurait même été fouetté. Mais il faut noter que ce capitaine venait de Boston, et Thatch avait une dent contre la ville de Boston, ce qui a peut-être influencé son geste. En outre, c’est le seul témoignage étayé dont on dispose, qui atteste que Thatch ait utilisé la violence physique envers un prisonnier.
Malgré ces considérations, il faut se rappeler que la grande majorité du temps, tout se passe bien. Le capitaine de la prise, sans doute terrorisé, coopère avec les pirates pour avoir une chance de repartir en vie et avec son bateau.
Pendant que le capitaine de la prise s’entretient avec le capitaine pirate, les matelots prisonniers sont interrogés. On leur demande si une partie de la cargaison est cachée sur le bateau (souvent, les coffres d’or et d’argent étaient dissimulés dans une partie du vaigrage). Là encore, si les matelots avouent quelque chose que le capitaine a dissimulé, ce dernier se trouve alors en mauvaise posture vis-à-vis des pirates…
Dans certains équipages, notamment celui de Bellamy, on demande aux matelots comment ils sont traités. S’ils sont payés à temps, s’ils sont bien nourris, si on les a battu, et si oui, pourquoi. Tout ce qui peut incriminer le capitaine et ses officiers est retenu contre eux, et cela peut leur porter préjudice par la suite, quand on décidera ce qu’on va faire du navire capturé…

Le capitaine Flint, Billy Bones, et le quartier-maître Hal Gates, dans la série Black Sails

L’enrôlement :

Parfois, selon les équipages et selon les besoins du bord, on propose aux matelots de s’enrôler. Bellamy est connu pour faire cette proposition à chaque équipage capturé. Cependant, certains matelot ont trop à perdre pour se risquer à la piraterie. Ils savent que s’enrôler revient à vivre avec la corde autour du cou. Ils savent qu’ils ne pourront plus remettre les pieds dans un port civilisé, et qu’ils iront là où la majorité décide d’aller. Ainsi, on peut imaginer que tous ceux qui ont des attaches y réfléchissent à deux fois.
Mais, à cette époque plus encore qu’aujourd’hui, les marins sont souvent sans attaches… Ou du moins, se sont-ils faits à l’idée que leurs attaches sont perdues. Les embarquements en marine marchande sont parfois bien plus longs que prévu. Les matelots sont jeunes, entre 15 et 25 ans pour la plupart, et s’ils naviguent depuis leur plus jeune âge, peu de chances qu’ils aient une femme et encore moins des enfants. Ajoutons à cela le fait qu’ils sont extrêmement mal payés : entre 11 et 33 livres anglaises par an, selon l’expérience du matelot (le capitaine est payé 65 livres par an). En France, sur un embarquement à bord d’un négrier, le matelot moyen est payé 20 livres françaises par mois, quand le capitaine est payé 100 livres par mois. L’inégalité et les injustices font partie du quotidien. La discipline est laissée à l’appréciation de chaque capitaine, ce qui laisse la place à de nombreux abus, les tyrans et les tortionnaires agissant en toute impunité. Ainsi, les matelots de marine marchande ont plus d’une bonne raison de se joindre aux pirates. Surtout quand on leur propose une part du butin (alors que le capitaine n’en a « que » deux), qu’on leur promet boissons et vivres sans rationnement, ainsi qu’un pouvoir de décision prenant la forme d’une voie, dans chaque vote que l’équipage propose.
Cependant, on aurait tort de penser que le fonctionnement des pirates est exempt d’abus et d’injustices… Souvent, les pirates recherchent des compétences bien particulières, qui viennent souvent à leur manquer. En premier lieu, les charpentiers (poste d’une grande importance sur un navire où tout est en bois). Ensuite, les chirurgiens de bord, et leur caisse à pharmacie. Thatch était connu pour accorder une grande importance à la question de la santé de ses marins. On recherche aussi souvent des calfats, des voiliers, des cuisiniers… Et quand ces hommes refusent de s’embarquer volontairement, les pirates les embarquent parfois de force… « Pour le bien de la Compagnie », arguent-ils… On laisse à l’appréciation de chacun de juger de la valeur la plus importante : le libre-arbitre d’un seul individu, ou le bien d’une communauté…
Bellamy, tout « Robins des Mers » qu’il prétendait être, a pratiqué l’enrôlement de force. Tout comme Thatch, ou Hornigold (qui a ainsi recruté un médecin pour faire soigner un de ses hommes gravement malade).

Une fois ce recrutement effectué, on décide si oui ou non le navire capturé sera gardé ou pas. C’est là que les témoignages à propos de la conduite du capitaine prisonnier sont capitaux : s’il a caché quelque chose aux pirates, s’il est accusé par ses hommes de maltraitance, les pirates auront tendance à voter pour ne pas lui laisser son navire. Et si le navire en question ne revêt aucun intérêt pour eux, ils le brûleront. Voilà d’où vient cette idée que les pirates brûlaient les bateaux capturés. Il est vrai que cela pouvait arriver. Certains équipages pratiquaient cela plus souvent que d’autre.
Mais la plupart du temps, les choses se passaient plus pacifiquement… Et oui, même si cela manque de panache et de spectaculaire, c’est la triste et ennuyeuse vérité : le bateau capturé était souvent laissé à son capitaine et à ses hommes. S’il était de bon poil, et si ses hommes étaient d’accord, Thatch laissait même de la nourriture et de l’eau douce aux prisonniers pour qu’ils puissent rallier une terre civilisée en toute sécurité.
Et, si le capitaine capturé était de bonne composition et respecté par ses hommes, mais que les pirates convoitent son bateau, ils décident alors souvent de lui laisser leur bateau le moins performant, pour qu’il puisse repartir avec.
Dans les cas où le bateau était brûlé, ou gardé par les pirates sans qu’ils soient prêts à abandonner un autre de leur navire, on garde l’équipage prisonnier pendant un certain temps, jusqu’à tomber sur une autre prise qu’on laissera repartir avec eux.

John Silver, personnage fictif de Stevenson, ici dans la série Black Sails. Il se fait recruter grâce à son bagout, et ses talents de cuistot

La décision a été prise. La prise est gardée par les pirates, ou pas. Selon les circonstances, on va se mettre au mouillage quelque part, et on transborde tranquillement la marchandise. La plupart du temps, les prisonniers ne sont pas attachés, mais seulement surveillés de près.
Cette étape peut durer quelques heures, comme quelques jours. Parfois, quand les pirates ont décidé de garder le navire capturé, ils gardent l’équipage prisonnier sur leur bateau pendant des semaines. Les hommes de Thatch ont fait ça un grand nombre de fois. Ces séjours prolongés auprès des pirates sont des sources de témoignages édifiants. C’est ainsi que l’on connaît mieux les agissements et les comportements des pirates, dans leur quotidien comme dans leur stratégie d’attaque. Et, n’en déplaise aux fans de scènes épiques et rocambolesques, ce n’est pas tous les jours qu’un pirate hurlait « A l’abordage ! ».

« A l’abordage ! » ou pas… Part. 1

Beau temps, belle mer. L’énorme trois-mâts au château arrière richement décoré arbore un pavillon noir déchiré en haut de son grand-mât. Ses voiles usées prennent le vent arrière, et son pont grouille de dizaines de silhouettes hétéroclites. L’homme dans le nid de pie là-haut, hurle « voiles en vue, droit devant ! » Le pirate se met en chasse. Droit dans son étrave, un navire marchand essaie de les fuir. Il paraît ridiculement petit face à eux. A bord du pirate, on prépare les canons. Quand le marchand est à portée de tir, on lui lâche salve sur salve, sans regarder où tombent les boulets. Bientôt, le marchand est criblé de trous, de la coque aux voiles. Et comme si cela ne suffisait pas, l’énorme trois-mâts pirate va se ranger quasiment à flanc du marchand. De là, des hommes vont passer à l’abordage, sautant du pirate au marchand en se cramponnant à un cordage tel Tarzan sur sa liane. Ils ont des couteaux entre les dents et des yeux de fous. Sur le pont du marchand, les marins sont nombreux, et prêts à en découdre. Ils accueillent les pirates de leurs balles de fusil et de leurs grands sabres. Le combat au corps-à-corps est d’une violence inouïe. Le sang macule le pont. Mais l’issue est claire : rapidement, les pirates déciment les rangs des marchands. Ils hurlent leur victoire par de vifs hourras, et transbordent la marchandise de leur prise (faite d’or et d’argent en pièces sonnantes et trébuchantes) sur leur navire. Puis, ils laissent les survivants dans un canot, et mettent le feu à leur prise, avant de s’en retourner vers les mystères de l’horizon bleu…

Ça vous dit quelque chose ? C’est normal. C’est un abordage typique en bonne et due forme, comme on le voit… au cinéma.
Absolument rien ne va dans cette scène. Nous allons démanteler un à un cette suite de clichés, qui, bien que savoureux et spectaculaires, n’en sont pas moins des clichés…

La poursuite :

L’Acheron et la Surprise, dans Master and Commander.

Tout d’abord, on l’a vu dans le premier article de ce blog (quels navires utilisaient les pirates), il faut se débarrasser définitivement du mythe du gros bateau avec de lourdes décorations sur son château arrière. Les pirates naviguent sur des navires légers (quitte à se débarrasser des ornements eux-mêmes), au tirant d’eau faible.
Ensuite, le pavillon. Non, ils ne se baladent pas en mer avec le pavillon noir fièrement hissé à leur pomme de mât. Pourquoi prendre le risque d’être démasqués et pris en chasse par un navire de guerre passant par là ? Non, les pirates, sur ça comme sur beaucoup d’autres points, usent de la ruse. Ils s’arrangent pour disposer d’un jeu de pavillons de toutes les nationalités présentes dans les eaux qu’ils parcourent, et hissent celui qui les arrangent le plus sur le moment. Un pavillon espagnol pour ranger la côte de Cuba, un hollandais pour tirer des bords au large de Venezuela, etc…
Et quand ils tombent sur une potentielle prise, ils se dépêchent d’identifier son pavillon, pour hisser le même. Ainsi, ils peuvent se rapprocher d’elle en se faisant passer pour un compatriote cherchant à avoir des nouvelles de la terre. Ils font tout pour cacher leurs intentions le plus longtemps possible, par exemple en repeignant leurs sabords, en déguisant le navire en bateau de pêche, avec des funes et un faux filet largué à l’arrière. Ou encore, quand ils se savent à portée de vue de leur prise, ils s’arrangent pour qu’une vingtaine d’hommes seulement soient visibles sur le pont, les autres étant parés à intervenir dans l’entrepont, ou cachés et accroupis contre le pavois. Ainsi, leur proie ne réalise pas à quel point ils sont nombreux.

Les voiles usées, voire en lambeaux, même si ça fait très « pirate », ne sont pas particulièrement représentatives de la réalité. Les pirates sont les régateux d’hier, ils cherchent à faire de la vitesse, pour rattraper leur prise. Alors, bien sûr, tous n’ont peut-être pas les mêmes stratégies, ni la même rigueur. Certains étaient peut-être plus désinvoltes, et moins disciplinés sur l’entretien de leur navire. C’est une règle qu’il ne faut jamais oublier quand on parle de pirates : il n’y a pas une façon de faire pour tous les pirates, mais autant de façons de faire qu’il y a d’équipages pirates.
Cependant, on peut imaginer que pour obtenir ce qu’ils veulent, la plupart des pirates, s’ils ne sont pas trop bêtes, ont à cœur d’entretenir leurs voiles afin qu’elles portent le mieux possible.

Le vent arrière, à présent. Allure préférée des producteurs d’audiovisuels, car la plus intuitive esthétiquement parlant, et la plus élégante pour certains. Comme c’est une allure portante (voire l’article sur les bases de la navigation à la voile), elle est confortable et permet d’avoir moins de dérive qu’au près. En outre, il est plus facile de manipuler les canons quand le navire ne gîte pas trop. Donc, dans la mesure du possible, les pirates cherchent toujours à avoir l’avantage du vent par rapport à leur prise, en cherchant les allures portantes. Mais attention, ce n’est en aucun cas une règle immuable. Les conditions de mer, le cap du navire poursuivi, le gréement du navire (si c’est un gréement aurique, il s’en sortira bien mieux au près qu’un phare carré), tout cela entre en compte.

Ce qui nous amène à un autre point. On l’a vu dans l’article sur les navires préférés des pirates, ils ne naviguent que rarement seuls, sur un unique bateau. L’avantage des flottilles n’est plus à prouver. Ainsi, lorsqu’ils se mettent en chasse d’un navire, ils établissent une stratégie qui prend en compte le vent, l’état de la mer, et qui tire le meilleur parti des navires de leur flotte.
Ainsi, si la flotte compte un phare carré, un cotre et une goélette (tous deux au gréement aurique) et qu’il leur faut remonter au vent pour rattraper leur proie : la goélette risque d’arriver en premier, car plus lourde que le cotre donc dérivant moins. Le cotre arrivera peu de temps après. Les capitaines des deux navires peuvent s’entendre pour prendre leur proie en étau et lui balancer quelques boulets. Le phare carré arrivera bien plus tard, mais pourra anticiper ses mouvements et lui couper la route si jamais la prise cherche à s’enfuir en prenant le portant.

L’Hermione

Un navire est donc aperçu par la vigie. Pas forcément par la vigie, d’ailleurs ! Il peut être tout aussi bien aperçu par un homme qui travaille dans la mâture, ou même par un matelot sur le pont. Toujours est-il que le premier à voir une voile se verra accorder le privilège de récupérer les meilleurs armes qui seront trouvées à bord de la prise.

Le choix de la prise n’est pas anodin non plus. Les pirates ne se mettent pas en chasse de n’importe quelle voile sans l’avoir clairement identifiée, et sans avoir dument réfléchi à une stratégie. Comme un loup se jette d’abord sur la brebis blessée, ils savent reconnaître un navire tellement chargé qu’il en sera plus lent. Ils repèrent, à un défaut de l’assiette du navire, une voie d’eau le rendant peu manœuvrant. Et, face à une prise qui paraît trop grosse pour eux, ils peuvent choisir de la pourchasser de loin pendant des jours, jusqu’à semer le doute et l’angoisse dans l’esprit du capitaine poursuivi. Ils pourront même s’arranger avec le vent, pour l’acculer contre une côte où ils peuvent naviguer en toute sécurité, alors que leur prise risquera de talonner le fond. Et parfois, après vote de l’équipage, ils choisiront tout simplement de passer leur chemin… Avaries sur leur propre navire, mauvaise mer, vent défavorable, artillerie trop lourde pour eux… Parfois, il faut savoir rester humble.

Voilà pour ce qui est de la tactique d’approche. Pour la suite, il faut commencer par mentionner une règle primordiale chez les pirates, quel qu’ils soient : tout sera toujours mis en œuvre pour que la prise se rende, au prix du moins d’efforts possible.
Pourquoi ? Parce que les pirates, nonobstant les stéréotypes véhiculés par le cinéma et certaines littératures, ne sont pas des tueurs. Ce sont avant tout des voleurs, qui peuvent se faire tueurs s’ils n’ont pas le choix.
Les pirates ne veulent pas détruire les navires. Ils veulent voler ce qu’ils transportent. Et comment pourraient-ils mettre la main sur le contenu des cales, s’ils s’amusaient à canonner à feu nourri leurs prises, en prenant le risque de les couler ? D’autant que parfois, ils voudront s’approprier ladite prise pour l’ajouter à leur flotte… En ce cas, ils ne chercheront qu’à la désemparer, en tirant dans le gréement par exemple.

Ils ne vont donc pas canonner au hasard. Ils vont même tout faire pour éviter de tirer un seul coup de canon. C’est une sorte de défi permanent pour eux : c’est à celui qui fera se rendre ses proies, avec le moins de coups de canon possible.
Comment faire ? Après avoir usé de ruse pour dissimuler ses intentions, on usera d’intimidation une fois celles-ci dévoilées. Le pavillon noir est hissé, la prise est acculée. Le but des pirates : qu’elle ait suffisamment peur pour se rendre le plus rapidement possible. Pour cela, ils n’hésitent pas à se maquiller en se frottant le visage avec du charbon ou du goudron. Des musiciens jouent des marches guerrières. Ils brandissent leurs armes en hurlant et en vociférant. Le capitaine Thatch, dit Barbe-Noire, était connu pour apparaître sur le pont avec des mèches d’étoupe incandescentes dans sa barbe et ses cheveux, lui donnant ainsi un air de diable sorti des enfers.
Une telle vision devait dissuader le capitaine de la potentielle prise à toute rebuffade. Et en général, cela suffisait.

Barbe-Noire, dans la série-documentaire Netflix « The lost pirate kingdom »

Il faut savoir une chose sur les navires de marine marchande à l’époque. Ils sont pourvus d’une artillerie, souvent légère, pour parer aux éventuelles attaques de pirates. Mais les effectifs des équipages sont souvent réduits, entre dix et vingt marins (à l’exception des négriers, qui pouvaient être jusqu’à 70 à bord… Mais la moitié environ meurt pendant le voyage, d’où cette mesure de précaution de prendre plus d’hommes au départ).
Les hommes sont occupés du matin au soir, à entretenir le gréement, à peindre, huiler, graisser, gratter… Bref, toutes ces tâches qui constituent le travail du matelot. Il ne reste pas beaucoup de temps pour s’entraîner au tir au canon. Ainsi, quand un navire pirate est identifié, ils ne font pas les fiers : ils n’en ont pas les moyens. En sous-nombre, sous-armés et sous-entraînés, ils ne peuvent prétendre faire quoi que ce soit face à ces adversaires.
Le capitaine de marine marchande est face à un dilemme épineux : la pression des armateurs pèse sur lui. Il sait que s’il rentre au port sans sa cargaison et qu’il ne peut amener la preuve qu’il a tout fait pour la garder, on retiendra sur ses gages un pourcentage pouvant le mener jusqu’à la banqueroute. D’un autre côté, il sait que tenir tête aux pirates est dangereux pour sa sécurité : ses hommes vont tout faire pour éviter le combat au corps-à-corps et le bain de sang que l’on voit dans les films… Sachant la défaite inéluctable, et leur mort certaine s’ils se dressent contre leurs poursuivants, ils pourraient être tentés de se mutiner pour se ranger du côté des pirates. Tous connaissent bien ces histoires de matelots revanchards et maltraités qui se sont enrôlés volontairement sous le pavillon noir pour fuir la marine marchande, voire pour avoir une occasion de casser du capitaine de droit divin…
Face à ce dilemme, le capitaine de marine marchande a une très fine marche de manœuvre : garder sa toile et essayer de fuir, jusqu’à essuyer un coup de canon ou deux, qui lui donneront le prétexte d’enfin amener les couleurs…

C’est ainsi que, dans l’écrasante majorité des cas, le navire marchand se rend au premier coup de canon qui tombe dans l’eau… Pour ce faire, il va venir face au vent et masquer un hunier pour casser son erre.

Dans le prochain article, nous continuerons de disséquer le mythe de l’abordage, en racontant ce qu’il se passait concrètement, au moment où un équipage pirate passait à bord d’une prise…

Abordage dans le jeu Assassin’s Creed 4


Le sexe « faible », qu’ils disent… Part. 2 : « L’homme est un loup pour l’homme, mais surtout pour la femme »

On a vu la semaine dernière comment certaines femmes, au 18ème siècle, et particulièrement à Nassau, pouvaient s’en sortir en gagnant leur vie de façon autonome.
Il est tout de même bon de rappeler qu’en dépit de la liberté et de l’autonomie financière que les femmes peuvent trouver à Nassau, cette ville reste un port rempli d’hommes régis par aucune autre loi que la leur, armés jusqu’aux dents, souvent prompts à user de la violence. Des hommes qui souvent, tuent sans scrupules. Il serait donc utopiste d’imaginer que le vent de liberté qui y souffle soit exempt de malveillance et de criminalité.
Toutes les femmes, qu’elles gagnent de l’argent ou pas du travail qu’elles produisent, font faces aux mêmes violences, en particulier celles à caractère sexuel.

Claire Frasier et Stephen Bonnet, dans la série Outlander

Que ce soit le client qui en veut plus que ce qu’il a payé, le mari qui fait valoir son devoir conjugal, l’oncle ou le père incestueux, ou l’anonyme qui n’entend pas le « non », les agresseurs et les violeurs sont partout. Cependant, la différence notoire avec notre époque, c’est que les femmes du 18ème ont complètement intégré l’idée que leur corps ne leur appartenait pas en propre. Entre l’Église et la réalité du quotidien, elles sont éduquées à se résigner face à cette violence, voire à ne pas l’interpréter en tant que telle.

La justice n’aide certainement pas à cette prise de conscience. Les plaintes sont rares, pour commencer. Encore plus rares qu’aujourd’hui. Celles qui sont examinées et mènent à un jugement, encore plus. Quant aux nombres de condamnations… Elles sont très faibles.
En effet, quand une femme est violée ou agressée sexuellement, la Loi ne prévoit pas réparation pour elle. C’est l’homme à qui elle « appartient » qui est indemnisé : le père ou le mari. En effet, pensons donc à ce pauvre père déshonoré, à qui on enlève une fille vierge bonne à marier, ou ce mari bafoué et insulté…
Quand c’est une fille non mariée dont il s’agit, le mariage de la victime avec le violeur, si la victime tombe enceinte, est souvent la réponse à ce désagrément social…
Sinon, le silence est de mise, et l’on enferme le crime dans le corps de la victime. Rappelons aussi que les prostituées n’avaient pas le droit de porter une accusation de viol.

Aujourd’hui, on connaît mieux le phénomène de sidération, le rôle de l’amygdale dans le cerveau, qui met le corps et l’esprit en pause au moment de l’agression. Ce réflexe physiologique involontaire survient quand le cerveau interprète une situation tellement anormale et dangereuse qu’il ne sait plus comment y réagir, et va préférer ne rien faire pour garantir sa survie. Il va même procéder à des effacements de la mémoire, qui provoqueront des amnésies partielles ou totales (utilisées par la Défense, encore aujourd’hui, pour décrédibiliser la parole de la victime).
Mais à l’époque, seules les femmes victimes de ce type de sévices connaissaient ce phénomène. La Justice l’ignorait, ou, on peut le supposer, ne voulait pas le reconnaître. La qualification d’un viol sera établi selon la résistance de la victime, et non selon les gestes du violeur. Il faut qu’il y ait traces de luttes, bleus, griffures, hymen disparu, déchirures vaginales ou rectales, etc.

Rappelons qu’au 18ème siècle, juridiquement, le viol est toujours une atteinte à la pudeur, et non pas une violence. Pour ce qui est du viol conjugal, il faudra attendre notre siècle pour qu’il soit reconnu. Avant, les liens du mariage figuraient comme une sorte de consentement éternel et tacite.

Flagellation d’une femme qui s’était déguisée en homme. 1750

Le cas des esclaves :

On est là face à un des nombreux paradoxes de l’homme esclavagiste : d’un côté, le Code Noir stipule bien que les Noirs sont considérés comme étant en dehors de l’espèce humaine, et que les Blancs, race pure, ne doivent pas se « souiller » par un contact intime avec eux. En outre, les esclaves ne sont juridiquement pas considérés comme des êtres humains.
Alors, pourquoi tant de maîtres blancs violent sans scrupules leurs esclaves noires ? Bien sûr, parce que les considérations théoriques du Code Noir ne tiennent pas la route. En outre, les maîtres blancs se dédouanent de ces violences en invoquant le fait que l’esclave leur appartient, et que par conséquent, elle ne peut disposer de son corps en propre. Le fait que ces femmes soient obligées d’évoluer nues ou quasiment nues, contribuaient sans doute à conforter le maître dans cette idée.
D’autres prétextent aussi le manque de femmes blanches dans les colonies européennes des Indes Occidentales. Mais cela serait valider la thèse masculiniste qui veut que les hommes soient de pauvres créatures « esclaves » de leurs instincts, voués à une sexualité qu’ils ne maîtrisent pas, et qu’ils sont obligés de satisfaire par tous les moyens, y compris par la force, sur des personnes qui leur sont assujetties.
Un autre argument serait qu’en enfantant ses esclaves, le maître se procure ainsi une descendance de domesticité et de travailleurs gratuits. Cela a pu sans doute jouer dans la balance.

Mais la plus importante des raisons, dont toutes les autres découlent, est un sentiment de domination et de toute-puissance que l’homme choisit en toute conscience d’exprimer.

Patsey, victime de viols répétés par son maître Edwin Epps, dans le film « 12 years a slave », tiré d’une histoire vraie.

Il n’y avait pas que sur les plantations que les femmes noires subissaient ces violences. Dans les ports, les maisons closes déguisées en tavernes et en auberges comptaient souvent des femmes noires. Ces femmes étaient forcées à la prostitution, et mises à disposition de tous les marins de passage.
Si Nassau était certes en marge de la société, il est peu probable que des femmes comme Dolores de Prado, gérante du bordel de la maison Asher, n’ait pas pratiqué ce genre de prostitution forcée auprès de ses filles. Peut-être que certaines de ces femmes noires gagnaient effectivement de l’argent sur les passes qu’elles faisaient, mais considérer que c’était le cas de toutes serait faire preuve d’une indulgence naïve envers ces communautés marginales mais non moins violentes qu’ailleurs.

On imagine mal les conséquences de ces violences sur la vie d’une femme. Mais on peut s’en faire une vague idée quand on sait à quel point les automutilations et les tentatives de suicide étaient nombreuses chez les esclaves. Plus nombreuses que les tentatives d’évasion. Ce qui prouve, premièrement, l’efficacité des moyens mis en place pour dissuader les esclaves de s’échapper, et deuxièmement, le désespoir tragique des victimes.

Ainsi, comme on le voit, les violences sexuelles n’épargnaient aucune femme, peu importe leur statut. Nassau ne fait pas exception à la règle sur ce point. Les marins payaient les prostituées en échange de leurs services. Mais rien ne les empêchait d’en exiger plus. Les époux pouvaient à loisir disposer du corps de leur femme gratuitement, et l’épouse a si bien intégré l’idée, qu’elle se laisse faire, résignée. La commerçante, mais aussi n’importe quelle femme se baladant dans l’espace public, n’est pas à l’abri qu’un homme, quel qu’il soit, ne décide qu’aujourd’hui, elle se doit de le satisfaire.

On comprend mieux à présent les efforts de Ruth à se faire passer pour un homme, afin de se protéger de ce genre d’agressions. Les rues de Nassau sont plus dangereuses pour les femmes que partout ailleurs. Il n’y a pas de police, pas de milice, pas de justice (bien que de toute façon, ces institutions ne leur soient pas toujours d’une grande aide quand elles existent).
Les femmes négocient donc leur sécurité avec des hommes plus bienveillants que les autres, ou juste plus obséquieux. C’est une alliance de ce genre qui lie Maggie et Bellamy, ou Doroles de Prado à Hornigold.
Bien sûr, elles ne comptent pas que sur ces « gros bras ». Les femmes armées à Nassau sont légion. Les armes à feu et armes blanches sont courantes et peu onéreuses.

L’issue de ces violences sexuelles subies par les femmes de Nassau étaient la même pour presque toutes : une indifférence des hommes quant au traumatisme vécu, voire même un « déshonneur » jeté sur la victime, agissant comme une double-peine. Et pire, dans certains cas, une grossesse non-désirée…

Cora, dans Le dernier des Mohicans

Dans le prochain article sur les femmes de Nassau, nous verrons quel était leur quotidien. Des grossesses non-désirées, aux fausses couches, des morts infantiles aux maladies vénériennes… Et le tout, sans oublier le reste de la journée à assumer : les tâches domestiques et les corvées.

Le sexe « faible », qu’ils disent… Part. 1 : Nassau appartient à celles qui y vivent

Le sexisme et le patriarcat est implanté dans les sociétés occidentales depuis des millénaires, c’est un fait que plus personne n’oserait contredire. Ainsi, l’Histoire, qui a été écrite par les hommes, invisibilise complètement la vie et l’expérience vécue des femmes. Pourtant, elles ont toujours représenté à peu près la moitié de la population mondiale. La moitié.

Alors que faisaient-elles, ces filles de joie, ces ombres de la rue, ces épouses plus ou moins résignées, ces femmes au foyer, au four et moulin ? Où étaient-elles ? Comment ont-elles contribué à la société, autrement que par la mise à disposition de leur utérus, cet organe que les hommes ont de tout temps essayé de contrôler ?
Nous n’allons pas tirer de portraits exhaustifs de toutes les femmes occidentales du 18ème siècle, il faudrait un livre entier pour ça (Histoire des femmes – tome 3, de Michelle Perrot, à tout hasard…). Nous allons nous concentrer sur les femmes qui peuplent l’univers de Ruth Wolff, et plus particulièrement Nassau, le repaire pirate des Bahamas.

Car, si le premier tome des aventures de Ruth Wolff ne donne pas encore une idée bien précise de qui étaient ces femmes, les prochains tomes leur feront une part belle.

De façon quelque peu manichéenne, nous pouvons séparer les femmes de Nassau en deux catégories : celles qui gagnent leur vie, et les autres. Dans cet article, nous nous intéresserons aux premières.

Eleanor Guthrie (qui gère les affaires commerciales de son père en son absence), Ann Bonny (pirate), Jack Rackham, et Max (prostituée devenant maquerelle et femme d’affaires). Sur ces 4 personnages de la série Black Sails, 2 ont réellement existé. Eleanor et Max incarnent parfaitement ces modèles de femmes, vivant à terre, cherchant l’indépendance financière. Des personnages fictifs certes, mais représentatifs d’une certaine réalité de l’époque.

Les femmes de Nassau qui gagnent leur vie représentent une majorité de la population féminine. C’est peut-être un des rares endroits sur terre à cette époque où ce soit le cas. Comment est-ce possible ?
Bien sûr, il y a une raison que chacun devine aisément : la prostitution.
Elle est illégale en Angleterre (et donc, dans ses colonies également) depuis 1650. Bien entendu, comme à toutes les époques, cela n’a jamais empêché les femmes d’y avoir recours, que ce soit dans les rues mal famées de Londres, dans l’intimité d’auberges dont les propriétaires se rendent complice de l’infraction, ou même dans les plus hautes sphères de la société. Seulement, elle se pratique dans l’illégalité, et par conséquent, de façon plus ou moins discrète.

A Nassau, c’est différent. A l’arrivée des pirates, il n’y a pas de gouverneur, pas de député local, pas de chef de la Justice. Seulement quelques colons trop effrayés pour se faire justice eux-mêmes.
La population de Nassau est alors faite d’hommes, de marins, de toutes les couleurs et de tous les horizons. Des aventuriers, des opportunistes, qui passent des semaines en mer, loin des ports et des femmes. Quand ils reviennent à Nassau, ils ont les bourses pleines (sans mauvais jeu de mots), et une furieuse envie de les vider. Les marins ne sont pas connus pour épargner. La joie d’être en pays « civilisé », d’être soudain affreusement riche, et l’alcool aidant, tout cela leur donne des pulsions dépensières. En vrais paniers percés, ils vont dépenser leur butin en boissons et en femmes. Cela n’est pas une légende, mais un fait. Bien sûr, certains dépensaient moins que d’autres, étaient plus prévoyants, moins portés sur les plaisirs éphémères. Mais ils n’étaient pas légion.

Ces conjonctures créent les conditions idéales pour que la prostitution devienne un marché florissant. Qui sont-elles, ces femmes qui la pratiquent ?

Des esclaves, que leurs propriétaires ont abandonné là en quittant l’île. Peut-être quelques veuves sans le sou, habitant déjà l’île à l’arrivée des pirates. Mais pour la plupart, ce sont des femmes arrivées ici par bateau. L’existence d’un port dans les Bahamas, régi par aucune autorité officielle, où l’on peut gagner sa vie sans risquer la lapidation publique ou la pendaison, se répand comme une traînée de poudre dans les tavernes de marins. Et là où il y a des marins, il y a des femmes. Des femmes de condition modeste, assignées à une vie de misère. Des Irlandaises exilées, des créoles nées dans une famille pauvre, des bagnardes envoyées dans les Indes Occidentales, car ayant justement été arrêtées pour prostitution en Angleterre.
Elles arrivent à Nassau en tant que passagères à bord de bateaux pirates. Et elles montent leur affaire. Car c’est ça que l’on a tendance à oublier à propos de la prostitution, surtout à l’époque : elle reste un merveilleux moyen de gagner sa vie, et de bien la gagner, quand on est une femme. Car quelles sont les options pour une femme des Antilles, au 18ème siècle ? Se marier et compter sur son mari pour l’entretenir (sans garantie qu’il le fasse) ? Travailler comme domestique ou serveuse (des postes souvent pourvues aux esclaves, que l’on ne paie pas) ?
Il y a toujours le vol, que les prostituées pratiquent d’ailleurs sans vergogne, mais compter seulement là-dessus n’offre hélas pas de rentabilité satisfaisante, car elles pratiquent souvent seules, en pick-pocket.

Mais, même si elles sont nombreuses, il n’y a pas que les prostituées qui gagnent leur vie à Nassau.
Il est à l’époque une catégorie sociale de femmes qui peuvent arriver à s’en sortir tout en restant indépendantes : les veuves.
En effet, à Nassau comme ailleurs, les maris meurent souvent jeunes (la maladie, les métiers très accidentogènes, la guerre…). Ainsi, de nombreuses femmes se retrouvent veuves, mais elles ne terminent pas toutes en esseulées endeuillées jusqu’à la mort. Certaines se remarient, par amour, ou le plus souvent, par misère financière (tous les époux ne lèguent pas un héritage conséquent).
Les plus « chanceuses » héritent d’un capital leur permettant de vivre de leurs rentes. D’autres héritent d’un fond de commerce. Celles-ci sont peut-être les plus à envier : elles deviennent propriétaires d’un commerce, fait rare à l’époque. Souvent, elles ont travaillé gratuitement dans ce commerce pendant des années quand leur mari était en vie. Par conséquent, elles savent déjà comment le gérer, comment le faire prospérer. Elles embaucheront peut-être un apprenti qui effectuera la partie technique du métier qu’exerçait leur mari (boulanger, boucher, forgeron…). Peut-être, si elles ont pu apprendre ce savoir-faire, s’acquitteront-elles de cette tâche. Toujours est-il que si elles sont suffisamment confiantes et compétentes, elles pourront vivre célibataires jusqu’à la fin de leurs jours en faisant prospérer leur petit commerce.

The Ale-House Door, de Henry Singleton (1790)

Nassau n’est donc pas seulement une base idéale pour les marins pratiquant la piraterie. Elle est aussi, et surtout, un foyer pour de nombreuses femmes. Elle leur offre l’opportunité de vivre libres, sans mari, de gagner leur vie et de gérer leur capital seule. Imaginez ce que cela pouvait représenter pour une fille blanche promise à un marin sans le sou et toujours absent, ou pour une femme noire destinée à travailler gratuitement pour les autres !
Quand Nassau sera menacée, les femmes, encore plus que les hommes, auront tout intérêt à agir pour qu’elle ne retombe pas entre les mains du royaume d’Angleterre (nous le verrons dans le tome 4).

Les femmes qui gagnent leur vie à Nassau représentent donc une partie importante de la population. Avec les marins de passage, elles forment des alliances commerciales qui font de Nassau une ville accueillante.
Elles vendent aux uns le rhum et les liqueurs qu’elles achètent à d’autres. Elles profitent du butin des pirates en mettant momentanément leur corps à disposition. Elles leur vendent du pain avec la farine qu’ils leur amènent. Des vêtements propres et neufs avec des tissus venus des quatre coins du monde. Elles sont le centre névralgique du commerce de produits de première nécessité à Nassau.
Comme les hommes ne sont pour la plupart que de passage, ce sont elles qui gèrent leur ville. D’une certaine façon, Nassau appartient bien plus aux femmes qu’aux hommes.

Mais cela, Ruth Wolff ne s’en rendra compte que lorsqu’elle commencera à passer suffisamment de temps auprès de ces femmes…

Dans un prochain article, nous parlerons du quotidien des femmes de Nassau, celles qui gagnent leur vie mais aussi les autres (les filles, les épouses, les mères au foyer, les esclaves). Nous verrons que peu importe qu’elles gagnent de l’argent ou non, elles sont loin du cliché de la femme passive qui attend son homme au près du feu en tricotant. Leur quotidien est empreint de violence, d’épreuves traumatisantes, de corvées rudes… Au même titre, si ce n’est pire, que celui des matelots.

Dancing scene in the West Indies, Agostino Brunias, 1764-1796



Le nerf de la guerre : l’alimentation des pirates

Manger est un de nos besoins les plus primaires. Rien de ce qui vit en ce monde, ne peut s’en passer. C’est un besoin qui n’épargne personne, riche ou pauvre, terrien ou marin. Dans toutes les cultures, c’est aussi une source de plaisir intense, un art, et un formidable lien social. Mais il est un environnement où la nourriture occupe une place encore plus prépondérante : le navire de haute mer. La nourriture à bord d’un navire, c’est la survie du groupe certes, mais aussi de la paix sociale. Si l’équipage mange bien, que les parts sont raisonnables et les mets de qualité, l’ambiance n’en sera que meilleure. Étant bien nourris, le travail sera plus efficace. Au final, la sécurité du navire sera bien mieux assurée si l’équipage est nourri à sa faim.
Et inversement, un cuisinier peu délicat, des mets avariés, une pitance trop maigre, mèneront à une mauvaise humeur chronique, un ressentiment général, une léthargie et une lassitude profonde…. Et à la longue, les risques d’accidents et de manquements au travail et à la sécurité augmenteront.
Pourquoi l’alimentation, en mer plus encore qu’à terre, obsède tant ? La raison la plus évidente, quand on effectue un quart pour la première fois (et une fois que le mal de mer nous a lâché), c’est la faim, bien évidemment. Le travail est physique, très rude, la météo n’aide pas toujours, et dans ces conditions, le repas servi à la fin du quart est comme un phare dans la nuit, une récompense dûment appréciée… L’autre raison est sans nulle doute une question de logistique : en mer, rien n’est intarissable. Tout est soigneusement compté, rationné. Et si encore l’on pouvait être sûr de la durée de notre voyage ! Mais souvent, il faut faire des paris sur le futur, et s’adapter quand une tempête nous a dévié de la route des alizés, ou poussé dans une zone de calme plat…
La frustration est une compagne permanente du sentiment de faim des matelots. Il faut sans cesse penser à demain, voire à après-demain. L’estomac n’est jamais tout à fait plein. Et on le sait, l’être humain n’est pas outillé pour endurer la frustration. Dans le cas de nos équipages, elle devient une sorte d’obsession, de culte pour le sacro-saint repas.

Mais alors, qu’en était-il de ce repas ? Tout d’abord, il faut distinguer l’alimentation des marins au long cours, qui ne touchaient pas terre pendant des semaines, voire des mois, de celles de nos pirates antillais. Ceux-là, s’ils ne pouvaient espérer approcher un port civilisé sous peine d’être arrêtés, avaient cependant de nombreuses autres possibilités de s’approvisionner. On l’a vu dans l’article sur les différents navires utilisés par les pirates : grâce à leur tirant d’eau faible, ils pouvaient mouiller à l’abri des regards indiscrets et des vents dominants, aux abords des innombrables petites et grandes îles des Antilles, pourvu qu’elles soient pas ou peu habitées.
Cela leur donnait un avantage considérable sur leurs collègues salariés de la marchande : ils pouvaient faire escale aussi souvent qu’ils le voulaient, faire de l’eau et s’approvisionner en fruits frais et en viande fraîche.
Mais bien entendu, tout ne se passait pas toujours comme prévu, en ces temps où les cartes étaient souvent erronées, les bateaux sans moteur et à la merci des caprices du vent… Même à quelques milles d’une île abondante en eau et nourriture, les pirates pouvaient se faire piéger par un satané vent de face qui les faisait tirer des bords carrés. En outre, moins consciencieux sur le rationnement et la discipline que les capitaines de marine marchande (de nombreuses chartes pirates stipulaient que chacun pouvait se servir comme il l’entendait dans les stocks), ils pouvaient se retrouver du jour au lendemain sans nourriture, et coincés à plusieurs centaines de milles d’une côte accueillante.
Tout cela pour dire que les pirates aussi, malgré leurs escales régulières et leur proximité relative des côtes, pouvaient se retrouver à adopter le régime austère du matelot au long cours.

Ce régime, comme beaucoup le savent peut-être, exclut de fait toute source de végétaux frais (c’est ce qui provoquait le fameux scorbut, maladie due à une carence en vitamine C). La base de l’alimentation était alors une source de protéines (souvent de la viande en salaison, du porc ou du bœuf), et une source de féculents. Souvent, surtout sur les bateaux au départ de l’Europe, on complétait la ration de viande par des fèves ou des pois. Ailleurs, selon là où on se trouve, ces féculents peuvent être du mil, de l’igname, du riz…
Le repas consiste souvent en une sorte de gruau informe, servi dans une écuelle en étain ou en bois. Le cuistot, qui doit cuisiner pour des dizaines de personnes, n’a pas le temps de faire dans la dentelle : souvent, il se contente de cuir la viande salée à l’eau (douce ou salée, selon les stocks disponibles). Il fait ensuite bouillir la céréale ou la légumineuse, et l’arrose avec la graisse de la viande avant de servir le tout ensemble.
Parfois, les équipages ont la chance de pouvoir manger du pain frais, cuit par le cuistot. Mais le plus souvent, les matelots devront se contenter de l’incontournable biscuit de mer. Une sorte de galette qui a le mérite de ne pas moisir mais de sécher, et qui peut donc être conservée très longtemps, si on passe sur les charançons qui viennent tôt ou tard y élire domicile… Souvent, le biscuit est trempé dans une boisson pour être ramolli. Une précaution utile, surtout quand le scorbut a déjà fragilisé les gencives… Plus d’un s’y serait littéralement cassé les dents…
En début de traversée, ou au hasard des pillages des pirates, on pouvait avoir de temps en temps du beurre, du fromage, de l’huile d’olive… Autant de matières grasses qui égayent le quotidien. Le poisson en saumure, notamment le hareng saur (péché mignon du capitaine Rogers, dans le livre), a aussi sa place à bord, tout comme la morue salée.
En guise de friandise, on a parfois droit à des fruits secs, ou une sorte de porridge à la mélasse, délicieusement sucré et réconfortant.
Côté boisson, l’eau douce est bien évidemment la plus importante. Mais au bout de quelques semaines dans les tonneaux, elle finit par être viciée. Elle prend une couleur verdâtre, une odeur de croupie, et parfois, de petits vers y sont visibles. Les cas de dysenterie commencent souvent comme cela… Pour palier à ces désagréments, l’alcool est largement utilisé. A cette époque, on pense que l’alcool, bien que moins désaltérant que l’eau, a un pouvoir d’hydratation… Alors, on met du rhum dans l’eau pour la « bonifier ». En partance d’Europe, on boit de la bière, du cidre, et parfois du vin (une sorte de piquette très légère, rien à voir avec notre vin rouge actuel). Arrivés aux Antilles, l’alcool de prédilection est bien sûr le rhum. C’est pour cela que les pirates sont associés à cette boisson : c’est la plus courante dans les cales. On le boit coupé à l’eau, ou pur. On boit aussi le tafia, ce rhum de mauvaise qualité, issu des premières extractions de mélasse, que l’on donne d’ordinaire aux esclaves pour les « encourager ». Mais quand on est pirate, on a aussi la chance de boire le meilleur rhum de la Barbade, de Martinique et de Jamaïque.
Cependant, se contenter de ne parler que du rhum serait réducteur. Cette époque où l’eau, en mer comme à terre, n’est pas toujours potable, fait la part belle à de nombreuses liqueurs et alcools, que les pirates trouvent à bord de leurs prises. Ainsi, les cargaisons de cognac, de vins de Madère, de Porto, de Champagne, d’Anjou, de Bourgogne et de Bordeaux sont courantes. Ces alcools très prisés sont envoyés par bateaux entiers dans les colonies.

Repas des officiers dans le film Master and Commander. A l’antithèse totale avec les repas pris à l’avant.

Voilà pour ce qui est de l’alimentation des pirates en mer, quand leurs vivres fraîches ne sont plus disponibles. Il est plus intéressant encore de se pencher sur leur façon de se nourrir à terre. Car, comme on l’a dit, ils ne peuvent toucher terre que là où personne d’autre ne vient, dans des zones où les gouvernements n’ont pas de regard, et où les colons sont soit rares et coopératifs, soit absents (si l’on exclue Nassau, l’exception qui confirme la règle).
Ces contraintes obligent donc les pirates à se nourrir par leurs propres moyens. Ils vont à la chasse, à la cueillette. Ils boucanent, sèchent, fument, et mettent en tonneaux pour la mer. Tout cela démontre d’une grande capacité d’adaptation, propres aux gens de mer, et plus particulièrement encore aux pirates. On voit que nombreux sont ceux qui, en plus de leur métier de matelot, connaissent l’art de la chasse, du dépeçage, du tannage, du boucanage, de la pêche… Ces savoirs peuvent se transmettre de génération en génération de marins, mais aussi d’une culture à une autre. Ainsi, les Indiens faisant affaires avec les pirates ont pu leur apprendre certaines techniques. Ou encore, les Africains présents dans leurs équipages, souvent issus de peuples fermiers ou nomades, ont pu leur transmettre leur savoir-faire. Quoi qu’il en soit, l’abondance des ressources étaient là, les techniques étaient nombreuses, et les pirates ouverts à les utiliser.

La chasse :
La plupart des mammifères chassés pour leur viande ont été introduits par les Européens à leur arrivée. Au gré des guerres et des changements de territoires, les colons ont occupé puis délaissé leurs terres, abandonnant parfois leur bétail. Ces animaux, revenus à l’état sauvage, se sont multipliés. Ainsi, on peut trouver sur un certain nombre d’îles des porcs, des chèvres, des moutons… Les pirates les chassent en groupes, au fusil et au mousquet. Les peaux étaient récupérées, tannées, et utilisées pour faire des vêtements, des souliers. Le cuir servait de protection dans le gréement. Certains abats étaient gardés pour faire des appâts à la pêche. La viande, elle, était consommée fraîche dans les jours qui suivaient, et le reste était boucané et stocké dans des tonneaux.

(Parenthèse) Les boucaniers : souvent associés aux pirates et flibustiers, c’étaient en fait avant tout des chasseurs. Leur existence se limite à une toute petite période au milieu du 17ème siècle. Ils vivaient en petites communautés exclusivement masculines, reclus sur certaines îles des Grandes Antilles. Ils chassaient énormément, et étaient dotés de compétences exceptionnelles à cette activité. Ils s’attaquaient surtout à des porcs et même des bœufs sauvages. Ils dépeçaient les peaux, boucanaient la viande, et revendaient le tout aux marins de passage, notamment aux flibustiers. Parfois, l’un de ces boucaniers prenaient la mer avec les flibustiers, ou inversement, un flibustier décidait d’intégrer leur communauté. Les liens commerciaux et sociaux qu’ils nouaient sont sans doute à la source de la confusion boucaniers/flibustiers.
Les boucaniers excellaient dans l’art du boucanage, comme leur nom l’indique. Celui-ci consistait à fumer la viande sur un boucan, une sorte de barbecue monté sur un trépied. On posait la viande sur des claies au-dessus des braises, qu’on arrosait régulièrement pour alimenter la fumée, et on laissait sécher plusieurs heures durant. Cette viande se conservait des mois durant, et elle changeait du sempiternel bœuf salé des Anglais. C’est sans doute pour cela que les flibustiers (et plus tard, les pirates) y trouvaient tant d’intérêt.
Les boucaniers ont disparu durant le 17ème siècle, mais l’art de boucaner s’est heureusement transmis jusqu’aux pirates du 18ème.

Un boucan monté

La pêche :
On pêchait un peu en mer, à la ligne et parfois au filet. Mais il aurait été difficile de pêcher suffisamment pour nourrir tout l’équipage, aussi la pêche en mer se limitait-elle à égayer un quotidien un peu fade et à rompre la monotonie des journées.
Parmi les espèces pêchées, on retrouve le dauphin (souvent assimilé au marsouin), les requins, mérous, thons, daurades, maquereaux, thazards, marlins, tarpons…
Sur le rivage, on pratique la pêche à pied et la pêche au harpon, souvent enseignées par les Indiens. Ainsi sont capturés les crabes, les langoustes, les lambis, les conches, les raies…

Le cas de la tortue de mer :
A cette époque, les tortues de mer pullulaient encore. Lors de la saison de ponte, les femelles viennent en masse sur certaines plages des Antilles et des Bahamas. Elles arrivent dans la soirée, gagnent le sable sec, creusent un trou avec leurs nageoires, et y pondent environ 150 œufs, avant de repartir vers la mer… Mais c’est sans compter sur l’intervention des populations locales, et notamment des pirates.
Ils attendent, cachés derrière des bosquets, que la tortue ait pondu tous ses œufs. Quand elle commence à regagner l’eau, ils sortent de leur cachette, et vont à sa rencontre. Ils retournent alors le lourd animal sur sa carapace. La pauvre tortue, paniquée et impuissante, reste là pendant des heures, à s’agiter et à essayer de se retourner sur ses nageoires, en vain. Elle va passer la nuit comme ça, et au petit matin, les hommes vont revenir vers elle pour la tuer. En retardant le moment de sa mort, ils s’assurent une viande fraîche plus longtemps, et peuvent ainsi la découper et la préparer à la lumière du jour. La chair de tortue est cuite dans sa graisse. Cela ressemblerait un peu au veau. Comme pour la viande de mammifère, l’excédent sera séché et conservé en tonneaux.
Les œufs de tortue ne sont pas oubliés… Ils sont cassés et battus en omelette dans une calebasse, avec du sel. Ou bien ils sont simplement frits. Ce genre de repas est très apprécié, car pleins de bonnes graisses.

Des tortues marines venues pondre

Les fruits :
Les îles des Antilles et des Bahamas, à cette époque, sont pour la plupart des endroits vierges. Dotées d’une biodiversité extrêmement riche et variée, les fruits y poussent en abondance, et il n’y a qu’à lever le bras (ou parfois, dans le cas de la noix de coco, grimper à l’arbre) pour les cueillir.
Ainsi de la papaye, ananas et goyave (tous deux importés d’Amérique du Sud), les agrumes (citrons, oranges…), les melons jaunes et les pastèques, les caramboles, les fruits de la passion, les pommes et bananes, ou encore les sapotilles, les pommes de lait, les corossols, le tamarin…
Parmi les légumes, on peut noter les chayottes, cuisinées comme des patates, les aubergines et les giraumons, ou les gombos.
De quoi faire le plein en vitamine C et en minéraux ! Comme on n’avait pas encore fait le lien entre scorbut et manque de vitamine C (et donc de fruits frais), il est probable que les fruits n’étaient pas une priorité essentielle dans l’approvisionnement du navire, contrairement à l’eau douce et aux denrées non périssables. Mais sans doute que les pirates en embarquaient tout de même un peu avec eux, ne serait-ce que par gourmandise, et pour varier les menus. Hélas, ils n’en profitaient sans doute pas longtemps.

Un corossol

Les cayes :
Les cayes (de l’espagnol cayo, qui signifie île ou récif) se situent entre l’île et le banc de sable. C’est une simple langue de sable à peine émergée, souvent entourée de coraux. La végétation peut y être rare, parfois sans arbres, tout juste quelques arbustes, et des hautes herbes. Les cayes sont très nombreuses dans les archipels des Antilles. La navigation à leurs abords est difficile et dangereuse, car ponctuée de haut-fonds. Elles offrent des mouillages très intéressants pour les pirates naviguant à bord de petites unités, car elles sont tout simplement hors d’atteintes pour les plus gros navires. Cependant, elles sont en général très pauvres en ressources. Pas forcément d’eau douce, pas de fruits, et pas de mammifères à chasser. Tout juste quelques oiseaux de mer et parfois des tortues. Cependant, si les vivres ne sont pas trop entamées, mouiller près d’une caye peut donner l’occasion d’une relâche bien méritée, le temps d’une nuit ou deux, pendant lesquelles l’équipage va pouvoir festoyer et se détendre sur le sable, libéré des contraintes des quarts de nuit et de la vie du bord.

En bref, oui, les pirates, comme tous les marins de l’époque, avaient la vie dure en ce qui concerne l’alimentation. Leur dentition abîmée et quasiment inexistante dès trente-cinq ans se cassait sur les biscuits de mer, leurs intestins les faisaient souffrir à cause des vers et des parasites, ils connaissaient la faim et la soif comme tous les autres marins du monde. Mais du moins, avaient-ils la chance d’étancher leur soif d’eau douce et pure, d’apaiser leur faim et de compenser leurs carences grâce à des escales régulières, qui leur prodiguaient viande et fruits frais. Sans doute que ces pauses salvatrices prolongeaient leur espérance de vie, contrairement au cap-hornier qui doit endurer des mois de fèves et de bœuf salé.

Avant-propos : la recrudescence de la piraterie dans les Bahamas

1713. La guerre de Succession d’Espagne vient de se terminer. Dans les mines espagnoles de Potosi et du Mexique, l’or et l’argent s’accumulent, en poussières et lingots. Les galions de la flotte d’Espagne partent normalement chaque année vers Cadix, les cales alourdies de ces précieux minerais. Mais le royaume d’Espagne, prudent, a préféré attendre la fin de la guerre avant d’autoriser les galions de la flotte à rentrer. Et pour cause : en temps de guerre, il aurait été bien mal venu de laisser cette précieuse cargaison à la merci des corsaires français et britanniques.
Mais l’empire espagnol est ce qu’il est en grande partie grâce à ces arrivages réguliers d’or et d’argent venu du Nouveau-Monde… La guerre a duré quinze ans, et les caisses sont vides. Il est grand temps que la flotte revienne les approvisionner. Faisant fi de la saison des ouragans qui approche, le commodore de la flotte, Don Juan Esteban de Ubilla, sur ordre du Roi, ordonne l’appareillage de La Havane le 24 juillet. Six jours plus tard, les douze navires chargés d’or sont pris dans une violente tempête… Le lendemain matin, de singuliers artefacts se mêlent à la laisse de marée. Seulement un navire a survécu, les autres se sont jetés au plain, et leur cargaison s’est déversée sur l’estran des plages de Floride…

Pendant ce temps, dans tous les ports de l’Ancien et du Nouveau Monde, règne une atmosphère désabusée et pleine de rancœur. Des milliers de marins sont au chômage forcé depuis la signature des traités de paix. Trois quarts des effectifs de la Royal Navy (environ 36 000 hommes) ont été congédiés durant les deux années qui ont suivi le traité d’Utrecht. Ces hommes sont souvent jeunes, entre vingt et quarante ans. La guerre a duré quinze longues années, et bon nombre d’entre eux n’ont rien connu d’autre que leur quotidien de matelot dans la Navy. Ils ne savent rien faire d’autre.
Désœuvrés, ils dépensent leur maigre solde dans les tavernes, à la recherche d’un embarquement dans la marchande, tout en évitant les capitaines tyranniques, ce qui n’est pas une mince affaire. Les navires allant en Afrique sont considérés comme les pires. Mais il y a si peu de travail, qu’il faut parfois accepter l’inacceptable pour survivre… Pour tous les autres, et ils sont nombreux, l’avenir est bien sombre. Ils passent le temps comme ils peuvent, attendant un signe, n’importe quoi, qui leur redonnerait une raison d’espérer vivre, ou même survivre, dans cette société qui les a dévoré puis recraché sans scrupules.

Certains corsaires, parmi les plus téméraires, ont continué leurs activités de course même après la signature des traités. Attaquant les navires ennemis avec des lettres de course périmées, prétendant parfois ne pas savoir que la paix a été prononcée, ils n’ont simplement rien changé à leur quotidien de guerre. La seule différence, c’est qu’ils se gardent, pour la plupart, la part du butin normalement prévue pour l’armateur et le gouverneur qui a signé leurs lettres. Certains ont un « arrangement » avec un gouverneur véreux, qui leur écrit de fausses lettres de course en échange d’une part conséquente.
Peu importe les termes du contrat, il est illégal. Cela fait d’eux autre chose que des corsaires. A présent, et tant que la paix perdure, ce sont des pirates.

Parmi eux, une bande de marins roublards et habitués à la vie des tropiques, installés depuis quelques décennies sur l’île d’Eleuthera. En tant que marins, ils sont plus proches des Indiens Caraïbes et leurs pirogues que des officiers de la Navy rompus aux mathématiques et au protocole rigoureux. Ils ont l’expérience du terrain, connaissent et s’adaptent à leur environnement, mais manquent d’organisation et de matériel pour pouvoir mener des flottes denses et redoutables…

C’est là que la nouvelle se répand : la flotte d’Espagne s’est échouée sur les rivages de Floride, et avec elle, quatorze millions de pesos (les fameuses pièces de huit).
La « ruée vers l’or » commence. C’était le signe que beaucoup de matelots désenchantés attendaient. La perspective de l’argent facile et d’une vie meilleure achève de les motiver à agir. Des bûcherons de Campêche (communauté d’hommes marginaux) se mêlent aux matelots venus de tous les ports des Amériques. Ils s’allient en petits groupuscules à bord de pirogues rapides et maniables, et attaquent en assauts réguliers les campements espagnols qui se sont montés sur les lieux du naufrage. Mais les Espagnols défendent becs et ongles leur trésor, et les pertes sont nombreuses du côté des pirates… Il apparaît clair que sans force efficacement menée, les chances de ramasser ces quelques miettes du trésor sont minces.
Les « corsaires » d’Eleuthera aimeraient tenter leur chance, et ils ne sont pas les seuls… Un jour, un homme arrive à Harbour Island, le port d’Eleuthera. Ce lieutenant de la Navy, malgré une carrière prometteuse, a décidé pour d’obscures raisons de tenter sa chance en attaquant les épaves. Il leur offre financement et connaissances dans l’art de la guerre et de la navigation sur les grands voiliers, en échange de leur témérité et de leur expertise de ces eaux.
Cet homme s’appelle Edward Thatch (Teach, selon les sources). Son premier contact à Eleuthera n’est autre que le capitaine Benjamin Hornigold. Cette rencontre sera déterminante dans l’essor de la piraterie dans les Bahamas.