Le décor : New Providence

Nassau, 1716. Une brise chaude comme le rhum dans la gorge. L’ambre des nuits fauves qui brille et ruisselle sur les verres des lampes. Des cahutes qui émergent des buissons, des tentes sur le sable, des maisons de bois et de guingois. La sueur sur les fronts noirs, tannés, dorés, ridés. Les couleurs arrogantes des fleurs et des poissons. Leur odeur, capiteuse et entêtante. Derrière les hommes, un sillage invisible, entêtant, de goudron et de poudre à canon. Le musc et le santal, la rose et les effluves de poisson et de viande fumée qui restent sur les mains des femmes, dans leur cou. Âcreté de la pisse dans la terre battue, les haut-le-cœurs irrépressibles au-dessus des tas de merde qui s’amoncellent sous les fenêtres. Le palais frémissant sous l’acide sucré des fruits, le sel qui sèche sur les pieds calleux, le sel d’une peau moite, frissonnante de désir, le sel de la viande, le sel qui rend les vêtements raides et les cheveux secs. Le sable entre les doigts, la douceur d’un pétale, les écailles du gecko et celle de la daurade. La carcasse d’une langouste en morceaux, celle d’un homme mort dans un talus. La corne au fond des paumes, les poils qui se hérissent un bras rugueux, la barbe qui trempe dans le verre, l’épaisseur du lin, la légèreté du coton. Une arythmie du quotidien, des jours profanes, où chaque jour est maudit car aucun n’est Saint. Insolente indolence, des après-midi endormis, de la fraîcheur fugace de l’aube au vent tiède du soir. Synesthésie des sens, kaléidoscope d’émotions, de la liesse d’un fou rire à la détresse d’une énième mort, de la fureur d’une offense à la terreur d’une arme chargée sur la tempe. Ici, vivent les damnés, les pestiférées, les renégats et les bâtardes. Les oubliées, les évadés, ces malheureux qui n’avaient aucune chance ailleurs et ces fous qui avaient pourtant le choix. Une insulte à la société, une erreur de l’Histoire, une ode à la violence. Nassau, un coin du temps et de l’espace où viennent mourir celles et ceux à qui on a interdit de vivre.

Bande-son : « Freedom », Elayna Boynton et Anthony Hamilton

Life hasn’t been very kind to me lately. But I suppose it’s a push from moving on… […] I am looking for freedom… Looking for freedom. And to find it cost me everything I have…

Londres a détruit Ruth Grey en même temps qu’elle a créé Ruth Wolff. La violence et l’injustice l’ont privé de tout espoir d’avenir. C’est en sacrifiant le peu qui lui reste qu’elle parviendra à se libérer de cette ville.

Bande-son : « 4-15-13 », Dropkick Murphys

We’re all just people tryin’ to get along. We’re all just people tryin’ to make our way. We’re all just people tryin’ to make it through another day.

Ruth Wolff a grandi dans les rues de Londres, avec des centaines d’autres gamines et gamins de son âge, tous plus ou moins livrés à eux-mêmes, contraints dès leur plus jeune âge à voler et à truander pour survivre. Ils ont perdus leur innocence il y a longtemps, et sont à l’image de leur environnement : sales et violents.

Le sexe « faible », qu’ils disent… Part. 5 : Laver son linge sale en famille

En ces temps barbares où H&M et La Redoute n’existaient pas, les vêtements se gardaient longtemps. D’une, parce qu’ils étaient chers. On ne collectionnait pas les chemises et les pantalons. On avait donc tout intérêt à les entretenir correctement, en les raccommodant si besoin est.
Nassau, de par sa qualité de plaque tournante de la piraterie, avait peut-être accès à plus de choix que les autres populations des colonies. Quand ils faisaient une prise, les marins s’empressaient de s’emparer des vêtements de l’équipage et des officiers. Ils mettaient la main sur les robes, les indiennes, les gilets et les haut-de-chausse qui transitaient depuis l’Europe jusqu’en Amérique pour les colons. Mais ces prises précieuses étaient trop aléatoires pour que les femmes de Nassau se contentent de jeter le linge sale ou abîmé… Il leur était donc nécessaire d’entretenir et de laver le linge de maison et leurs vêtements.

Coudre et raccommoder :

Les femmes apprennent à coudre, à repriser et à raccommoder très tôt, qu’elles soient noble ou femme du peuple, commerçante ou prostituée. Elles s’y emploient pour elle-même, pour leurs proches, en toutes circonstances, selon les besoins.
Il est amusant de noter que la couture, activité attribuée au féminin (hormis quand on parle de Grande Couture, bien sûr…), est une compétence qu’une certaine catégorie d’hommes partagent avec elles : les marins. Car il n’y a pas de femmes à bord d’un navire, pour raccommoder chemises et chaussettes. Et pourtant, à cette époque où Armor Lux et Guy Cotten n’existaient pas, et où les marins achetaient cher leurs vêtements de travail à leurs armateurs, il fallait savoir entretenir ses vêtements afin qu’ils durent le plus longtemps possible. Sans doute que l’apprentissage des bases de la voilerie permettaient aux matelots d’acquérir les compétences nécessaires pour recoudre un pantalon ou une vareuse…

Femme cousant à la lumière d’une lampe, Jean-François Millet

La Buée :

A Nassau comme partout dans le monde en ce temps-là, la lessive est une des tâches ménagères qui prend le plus de temps. On avait moins de vêtements, certes, mais c’était sans compter sur les couches des bébés et les protections périodiques des femmes, ou leurs trousseaux volumineux.
Les femmes du peuple faisaient leur linge ensemble, avec les domestiques des riches. Dans les villes et les villages, les lavoirs étaient nombreux (on le sait, on en croise encore souvent en se promenant). A Nassau, en revanche, peu de chances qu’il y ait un lavoir au milieu de la grand-place… La colonie qu’était New-Providence avant l’arrivée des pirates était jeune et peu développée, mais surtout, aucune rivière ne passe dans le village pour alimenter un éventuel lavoir. Alors, les femmes se rendaient directement à la source, c’est le cas de le dire. Mais avant d’en arriver là, il y avait quelques petites choses à faire…

La lessive s’appelle la « buée » (terme ayant donné naissance à notre buanderie). Deux fois par an, on fait les « grandes buées ». Vu l’ampleur de la tâche, on ne s’amuse pas à mettre en branle tout ce processus pour deux draps et trois chemises. On attend d’avoir une quantité suffisante de linge sale pour se lancer, et on fait ça toutes ensemble, le même jour.
Les trois grandes étapes de la buée sont le Purgatoire, l’Enfer et le Paradis.

Claire et Jenny (Outlander) lavant du linge dans des baquets. On reconnait un tartan étendu derrière elles.

Le Purgatoire :

C’est le pré-lavage, en quelque sorte. On trie le linge. D’un côté le linge blanc, et de l’autre, les lainages et le linge fin. Puis, dans un baquet, au lavoir ou au bord de l’eau (étang, rivière, lac…), on trempe le linge pour faire tomber le gros de la crasse (poussière, boue…). On frotte à la brosse les saletés un peu tenaces.

L’enfer :

Ensuite, vient l’Enfer. Le linge va tremper dans des grosses cuves remplies de cendres et d’eau chaude. Cela nécessite d’avoir accès à un moyen de chauffer l’eau au fur et à mesure, donc on travaille dans la chaleur permanente.

Les cuves sont appelées cuviers. Ils sont posés sur un trépied (la selle). On dispose au fond du cuvier un vieux drap (le « charrier ») qui enveloppera la lessive. Il sert de filtre : il retient les cendres et laisse passer l’eau de lavage.
Puis, on fourre le cuvier de tout le linge (draps, blouse, nappes, torchons, chemises, linge de corps….). On peut ajouter des brins de lavande au fur et à mesure, mais ce n’est pas obligatoire. Étrangeté de la chimie, la cendre dans l’eau chaude, par saponification, dégage une agréable odeur de propre (on vous invite à faire l’expérience). Quand le charrier est plein, on recouvre le linge sale de cendres, sur 10 à 15cm : c’est la « charrée ». La cendre vient des cheminées et cuisinières. Elle est prélevée et tamisée au fur et à mesure depuis des semaines, voire des mois. Attention à la cendre de chêne, cependant, qui tache !
Quand la charrée recouvre le charrier, on le referme sur le linge sale.

Peut alors commencer le coulage : on fait couler de l’eau chaude (pas brûlante au début, pour ne pas cuire la saleté) sur le linge. L’eau s’infiltre dans le linge, le traverse, se gorge de cendres, et atteint le fond du cuvier. Elle s’évacue par la « goulotte », on la récupère et on la chauffe à nouveau, jusqu’à ébullition, pour la reverser ensuite sur le sommet du charrier avec la « puisette ».

Cette opération est répétée pendant des heures, jusqu’à ce qu’on estime le linge propre. On le retire alors du charrier avec une longue pince en bois, ou un bâton fourchu. Et on le met à égoutter sur des tréteaux, par exemple.

Opération du coulage

Le Paradis :

On peut alors procéder au rinçage et au battage. Le linge refroidi dans la nuit est transporté dans des brouettes, des paniers ou des hottes, jusqu’au lavoir, ou au bord d’une rivière, d’un étang ou d’un lac.

Le linge est alors plongé dans l’eau par les lavandières. Elles le tiennent à bout de bras, le laissent flotter pour qu’il dégorge. Là, elles le battent avec le battoir. Puis elles le frottent et le pressent sur la selle, cette planche de bois inclinée, posée devant elles. Et enfin, le linge est rincé, tordu, frappé avec le battoir.
Si on a de l’indigo, on peut pratiquer l’azurage : dans chaque baquet de rinçage, on verse un peu de poudre d’indigo, dont la couleur bleutée, bien dosée, donnera un effet plus blanc.

Ensuite, on essore le linge. Debout, à deux, l’une tordant le linge dans un sens, la deuxième tordant dans l’autre sens.

Les lavandières (Pissaro, 1895)

On peut ensuite blanchir le linge, en l’étendant dans l’herbe pendant 2 à 3 jours. Régulièrement, on le mouillage avec un arrosoir, et on le retourne. Cette opération longue et fastidieuse est censé lui donner un aspect blanc et brillant.

Enfin, on peut le sécher ! Soit en le laissant étendu dans l’herbe, soit, là où l’herbe se fait rare et le vent fréquent (comme à Nassau), sur des cordes en plein vent !

La grande buée est un événement important, car elle rassemble toutes les femmes d’un village ou d’un quartier, et donne lieu à des festivités chaque soir. Les repas sont préparés par celles qui ne peuvent participer à la buée, comme les handicapées ou les femmes âgées, qui sont dans l’incapacité de manipuler le linge mouillé et très lourd.
Les femmes dans les sociétés occidentales ont longtemps été reléguées à l’espace intime et familial. Quand on les voit dans la rue, c’est souvent qu’elles vont d’un point A à un point B, pour effectuer les diverses commissions nécessaires au ménage.
La grande buée est donc une des rares occasions où on voit les femmes évoluer dans l’espace public, et surtout en grand nombre. A ce moment, elles forment vraiment corps, elles incarnent une communauté solidaire, qui prend sa place dans l’espace, par les chants de lavandières par exemple, qui n’ont rien à envier aux shanties des marins.
Un bel exemple de sororité et une preuve incontestable de la force physique et de l’endurance des femmes, de leur capacité à coopérer et à s’entraider.

Femmes chantant ensemble dans le film « Portrait de la jeune fille en feu »

Bande-son : « London Calling », the Clash

London calling to the underworld, come out of the cupboard, you boys and girls.

Le Londres du début du XVIII° siècle, en pleine reconstruction d’un côté, et croupissant dans sa fange de l’autre, là-bas, à l’est, vers les bas-fonds de Wapping. Des quartiers où la violence, la pauvreté, la maladie, côtoient la solidarité des gangs, la fête des marins en débarque, et un melting-pot de cultures du monde entier, qui viennent s’échouer ici.

Bande-son : « Funky Kingston », Toots and the Maytals

Playing from east to west, yeah. I just play from north to south, yeah.

Charles Vane se rend chez le gouverneur de Jamaïque avec son capitaine. La Jamaïque, territoire sous domination européenne, mais habitée par une écrasante majorité de Noirs esclaves… Une culture créole qui se créée, du côté des oppresseurs comme des opprimés. Une contre-culture face au joug impérial, une contre-culture face à l’oppression blanche.

« Allez, lieutenant ! Tout en vrac ! « 

C’est un de mes anciens capitaines qui m’a raconté cette anecdote. C’était un maître d’équipage, je crois. Quand la cargaison arrivait dans la cale, il avait tendance à l’entreposer et l’arrimer un peu aléatoirement. Et de gueuler d’un ton jovial à l’officier : « Allez, lieutenant ! Tout en vrac, on verra après ! « . Ce qui lui valut le surnom de « Toutenvrac ».

Les pirates, à l’instar des marins de marine marchande, passent beaucoup de temps à charger, décharger, arrimer, de la marchandise. Pour cela, il faut du bon matériel, de la coordination, et de l’huile de coude.

S’arrêter :

Les marins de la marine marchande ont un avantage indéniable par rapport aux pirates : ils peuvent charger leur marchandise à quai, tandis que les pirates, qui ne sont pas les bienvenus dans les ports comme on peut le deviner, doivent souvent transborder la cargaison pillée en mer, ou au mieux, au mouillage.

Quand on procède à la manœuvre en mer, il faut mettre à la panne. La panne est une allure, comme le près ou le largue, à la différence qu’elle est non courante : les voiles ne nous font pas avancer. Au mieux, on dérive lentement et on garde un tout petit peu d’erre (= vitesse du bateau, son mouvement sur l’eau, que ce soit par son inertie ou par sa propulsion).
Pour mettre à la panne, il faut masquer une ou plusieurs voiles. Sur un trois-mâts, on choisira le petit ou le grand hunier. Dans le cas d’un transbordement, on préfèrera la panne au petit hunier, qui permet d’avoir le moins d’erre possible. Pour ce faire, après avoir cargué les basse-voiles et les voiles d’étai, on brasse le petit hunier en croix, jusqu’à ce qu’il prenne le vent à contre (sur la face antérieure de la voile). Cette force vient contredire les forces exercées sur les voiles qui continuent de porter (de prendre le vent sur leur face postérieure). Cette contradiction mène le navire à casser son erre.

La panne au grand hunier

Une fois le navire pirate et sa proie à la panne, on met les canots à l’eau. Tout cela prend beaucoup plus de temps qu’il en faut pour le dire. Mais une fois toute la drome des deux navires parée (la drome : l’ensemble des embarcations d’un navire), on peut commencer le transbordement à proprement dit : les matelots multiplient les aller-retours entre les deux navires.

Au mouillage, on peut procéder différemment, s’il n’y a pas trop de vent : le navire capturé est amarré à couple du navire pirate, dont le mouillage peut être doublé pour étaler tout ce poids supplémentaire. Une fois les deux bateaux bord à bord, le transbordement peut commencer. Même dans le cas où leurs franc-bords respectifs ne sont pas égaux, cette façon de faire est plus commode : on a beaucoup moins de distance à hisser que lorsque la cargaison est dans des canots au ras de l’eau. Mieux, on peut espérer remonter des cales certains produits en faisant une simple chaîne humaine (pour des caisses ou de la petite futaille par exemple).

Charger :

On ne s’étendra pas sur la chaîne humaine, pratiquée pour les cargaisons composées de produits légers et peu volumineux.
Le plus souvent, elle se constitue de sacs de jute aussi lourds qu’un homme, de fûts pesant plusieurs centaines de kilos, et de caisses encombrantes et tout aussi lourdes que le reste. Pour hisser tout cela à bord, il faut de bons palans, les caliornes, gréées sur un mât de charge par exemple.

Mât de charge (source : Wikipédia)

Un mât de charge (en bleu sur le schéma) est un espar qui s’articule autour d’un mât au moyen d’un vis-de-mulet. On l’apique grâce à une balancine (rose sur le schéma) appelée dans ce cas un martinet. En vert sur le schéma, c’est le palan qui sert à hisser l’objet (ce peut être un simple cartahu ou une grosse caliorne).
Le câble noir (estampillé 7) a un jumeau sur l’autre bord. Ce sont des gardes, ou retenues. Des bras (absents sur le schéma) servent à orienter le mât de charge autour de son axe.

En terme de manœuvre, on comprend qu’il faut du monde pour charger. Des ordres divers sont criés de-ci de-là, des « parés ? » et des « parés ! » à tout bout de champ, pour s’assurer que tout le monde est prêt à manœuvrer.
Des hommes à la balancine pour apiquer le mât, d’autres aux bras pour l’orienter de bâbord à tribord (« A brasser ! »), et bien sûr, une bonne équipe sur le palan de charge lui-même. On rajoute quelques gars sur les retenues, et c’est parti. (« A hisser ! »)

Déjà ? Non, pas vraiment… Car il faut aussi placer du monde autour de l’objet à charger, bien sûr. Il faut l’élinguer, c’est-à-dire passer des élingues (cordage, de chanvre à l’époque) autour. Puis on croche l’élingue sur un croc, lui-même gréé à la poulie du palan de charge (« Croché ! »).
En renfort de ceux qui sont sur les retenues, quelques hommes peuvent guider l’objet qui balaie le pont au-dessus des têtes.
Quand l’objet est à pic du panneau de cale, on peut choquer le palan de charge pour l’y descendre ( » A choquer ! »). Et enfin, en bas, dans la cale, il faut d’autres personnes pour accuser réception de l’objet (« Posé ! »), retirer les élingues, et placer judicieusement l’objet dans un Tétris géant de fûts, de caisses, et autres sacs.

A bord du Gallant, Nico, Léo et Pilou passent des élingues autour d’un fût de rhum et les crochent sur la poulie

Arrimer :

C’est la fin du chargement, la dernière tâche avant de repartir, et pas des moindres. Si on se demande pourquoi un bon arrimage est primordial, de but en blanc, la première raison que l’on a envie d’avancer est que l’on cherche à éviter que la cargaison tombe et se détériore à cause du roulis, du tangage, ou de la gîte.
C’est effectivement ce qui poussera les matelots à être particulièrement soigneux et méticuleux quand ils arrimeront la cargaison au bateau. Il ne suffit pas d’amarrer des tonneaux ensemble, il faut aussi qu’ils soient solidaires du bateau lui-même. On utilise des sangles à cliquets aujourd’hui, mais à l’époque il fallait sans doute se contenter de gros cordages bien amarrés, passés dans des boucles de pont, autour d’épontilles, partout où c’est possible. Arrimer la marchandise, hier comme aujourd’hui, requiert un peu d’imagination et beaucoup d’astuce, car il existe autant de façons de faire que de cargaisons. Il faut savoir utiliser les éléments du bateau à son avantage, parfois les détourner de leur usage initial. C’est dans ce type de tâche que l’on peut apprécier la capacité d’adaptation et l’ingéniosité empirique du marin.

Vingt tonnes de café colombien, dans des sacs de 35 à 70 kilos, entassés à fond de cale à bord du Gallant

Mais il est une autre raison, plus essentielle encore, qui explique l’importance d’un bon arrimage : la stabilité du navire, et son assiette. On ne peut pas s’amuser à arrimer nos fûts et nos caisses n’importe où sur le bateau, au risque de subir de graves déséquilibres à la navigation. Il faut donc non seulement avoir une vision de détail, quand on cherche comment arrimer la marchandise, mais une vision d’ensemble, une certaine expérience et une connaissance solide des effets de contrepoids à la mer.
Ainsi, une marchandise concentrée sur l’avant aura tendance à faire piquer du nez le bateau, ce qui peut être problématique dans des mers formées, au près, quand le navire a besoin d’une certaine souplesse pour s’extraire des lames qui le submergent à l’avant.
A l’inverse, un poids concentré sur l’arrière permet d’avoir une meilleure prise à l’eau au niveau du safran, donc une meilleure stabilité, mais un déficit de maniabilité. On peut compenser ce souci en concentrant les charges lourdes au milieu du navire, mais avec une perte de stabilité de conduite.
De manière générale, on concentre le poids sur le fond, donc dans les cales. Il peut arriver que l’on doive se débarrasser d’une partie du lest (pierres, gueuses en fonte, ou tout autre objet lourd et dense) pour garder une bonne stabilité et une bonne assiette malgré une cargaison conséquente.

On peut maintenant le dire, arraisonner un navire en mer et s’emparer de sa cargaison n’est pas une activité de tout repos. Même si le combat est rare (comme on l’a vu dans l’article sur les abordages), manœuvrer et gouverner le navire jusqu’à rattraper une prise requiert un équipage compétent aux effectifs fournis et un capitaine tout aussi compétent en matière de navigation. Ces quelques heures de poursuite comptent leur lot de manœuvres, virements de bord successifs, hissage et carguage de diverses voiles, maniement des canons (au moins pour la dissuasion)…
Et comme on vient de le voir, ces efforts soutenus ne se terminent pas sitôt la prise capturée. Car alors il faut continuer à manœuvrer, avec moins de précipitation certes, mais une précision et une attention exemplaires. A la fin des opérations, on peut aisément imaginer la détente dans laquelle se vautraient les équipages pirates et la boisson dûment méritée… Et si on regarde autour de nous, c’est finalement une habitude que les travailleur-ses n’ont jamais abandonné !

Le Tres Hombres, et sa cargaison

Le sexe « faible », qu’ils disent… Part. 4 : nourrir son homme

Même si le cœur de leur métier respectif est différent, il serait injuste de penser que les femmes se tournent les pouces à Nassau pendant que les hommes travaillent dur en mer.
Avant l’avènement de ces inventions révolutionnaires que sont les grandes surfaces, les femmes du peuple se voyaient incomber un grand nombre de tâches visant à nourrir la communauté et à entretenir les maisons. Des tâches difficiles, requérant des efforts physiques longs et soutenus. Des tâches qui nécessitent souvent de se lever aux aurores pour se coucher tard le soir.

Gravure d’une femme égorgeant un poulet

Les bêtes :

A New-Providence, pas de gibier, à part peut-être quelques cochons ou chèvres isolées revenues à l’état sauvage. Très peu de bétail, aucun bœuf. Peut-être quelques cochons ou moutons, des chèvres et des poules. Mais rien qui ne soit élevé à une échelle suffisante pour que toutes les habitantes et habitants de l’île puisse manger de la viande régulièrement. Les cochons ne sont pas tués avant qu’ils n’aient engendré une descendance suffisamment âgée pour procréer elle-même. Idem pour les moutons. Les brebis et les chèvres sont élevées pour leur lait, qui fait de savoureux fromages. Les poules fournissent viande de volaille et œufs. C’est peut-être l’apport de protéines animales le plus important et le plus pérenne.

Élever ces quelques animaux, c’est d’abord les nourrir, les abreuver. Éventuellement les soigner, guérir un abcès, panser une plaie. Traire les brebis et les chèvres, ramasser les œufs des poules… Autant de tâches quotidiennes qui à elles seules, prennent un temps fou.
Et plus occasionnellement, il faut avoir le cœur et l’estomac assez accrochés pour donner la vie, ou l’ôter… Aider les femelles à mettre bas, et abattre les bêtes destinées à l’alimentation. On ne peut savoir si les femmes de Nassau avaient accès aux armes à feu au même titre que leurs homologues masculins. On est en droit d’en douter, même s’il n’est pas du tout impossible qu’au moins certaines d’entre elles disposent d’un fusil ou deux. Les bêtes devaient être abattues de deux façons différentes : d’une balle dans la tête ou dans le cœur, ou égorgées. Les poulets étaient sans doute égorgés dans tous les cas.
Ces opérations nécessitent donc de savoir manier le fusil, et surtout, les couteaux. Donner un coup de hache suffisamment puissant et précis pour décapiter l’animal requiert de l’expérience. Égorger, étriper les abdomens de toutes les viscères, vider de son sang, dépecer, plumer, détailler en morceaux… Autant d’étapes nécessitant précision, sang-froid, et une certaine force.

Marsali, dans Outlander, débite un porc

A l’époque, on ne jetait rien. Les peaux étaient tannées et utilisaient pour faire du cuir et des vêtements, ce qui demandait beaucoup de temps, et un certain savoir-faire (on y reviendra peut-être dans un prochain article). Les os pouvaient aussi être utilisés dans la création d’objets divers de la vie courante (tabatière, bibelots divers, peignes, dés à coudre, aiguilles…).
On garde également le gras de mouton et de porc pour en faire du saindoux et du suif, utilisé notamment pour faire les chandelles (les bougies de cire sont encore l’apanage des riches).

Les cultures et la cueillette :

Les îles des Bahamas, sablonneuses et calcaires, ne sont pas propices à la culture. Pour le pain, on arrive à faire pousser un peu de manioc et d’igname. Leur culture n’est pas difficile, et elle est très répandue dans toutes les colonies esclavagistes. Mais comme on peut se l’imaginer, le travail de piler les tubercules (après qu’ils aient été trempés puis séchés au soleil) pour en faire de la farine représente une tâche harassante et difficile.

Femme pilant du manioc (Jamaïque, 1815)

Courges, giraumons, chayottes, poussent bien aussi. Mais quand on parle de flore des Antilles, il est difficile d’être certain de ce qui était cultivé ou non dans les Bahamas du 18ème siècle. Pourquoi ? Parce que de nombreuses variétés de plantes, que l’imaginaire collectif pense endémiques des Antilles, ont en fait été introduites par les Européens durant les siècles de colonisations. Et elles n’ont pas été introduites partout en même temps ! Savoir à quel moment, même à une décennie près, n’est pas chose aisée.
Ainsi, on sera surpris d’apprendre qu’en ce début de 18ème siècle, il n’y a pas de mangue aux Antilles ! Elle n’arrivera au Brésil que courant 18ème, avant d’être introduite à la Barbade en 1750. Le cocotier lui-même, originaire du Cap-Vert, n’est présent que depuis le 16ème siècle, tout comme la goyave, venu d’Amérique Centrale. L’ananas n’est là que depuis 70 ans. Et l’avocat n’arrivera aux Antilles qu’à la fin du 18ème siècle !
Et ne parlons même pas des plantes et fleurs d’ornement…

Peu de culture donc, mais qu’à cela ne tienne, l’île prodigue une grande variétés de fruits sauvages, que les femmes vont cueillir à même l’arbre. Agrumes, ananas, goyave, coco, banane, tamarin, ou encore maracudja (cependant, pour ce fruit, la diversité des variétés et l’imprécision des données de l’époque ne me permettent pas d’affirmer si oui ou non il y en avait aux Bahamas, et si oui, quelle variété était-ce).

Certains de ces fruits se méritent, notamment la noix de coco, qu’il faut aller chercher en grimpant au tronc du cocotier, soit à mains nues, soit avec un tissu que l’on passe autour du tronc pour se hisser. Impossible d’affirmer avec certitude que les femmes de Nassau savaient accomplir cette prouesse. Mais on peut spéculer à ce sujet. De manière générale concernant le quotidien des femmes à cette époque, en cet endroit très précis du monde (on ne saurait émettre les mêmes doutes concernant les sociétés esclavagistes des colonies prospères, dont le quotidien est très bien renseigné par les historien.ne.s), il faut appliquer un précepte de « présomption de capacité ». Autrement dit, ce n’est pas parce qu’il n’est pas dit qu’elles le faisaient, que ça signifie qu’elles ne le faisaient pas.

Une des très rares images que j’ai pu trouver d’une femme en haut d’un cocotier… Vo Thi Thom, vietnamienne, mère de famille, cueille les noix de coco et les vend pour nourrir sa famille

La cuisine :

Les tavernes telles que celle de Maggie fournissaient des repas réguliers. Il en faut, des petites mains en cuisine, pour préparer à longueur de journées tous ces repas. Le riz importé, le manioc et l’igname agrémentaient les légumes et le poulet. Parfois, quand un cochon ou un mouton était tué, on faisait un beau boucan sur la plage (boucan : sorte de barbecue permettant de sécher la viande), et on faisait mijoter des morceaux frais dans des ragoûts colorés et épicés.
Le poisson était sans nul doute consommé régulièrement. Pêché par les hommes en mer, et pourquoi pas par certaines femmes, puis séché ou mangé frais. Quant aux divers mollusques et crustacés, à commencer par le fameux lambi, on peut supposer que les femmes pratiquaient leur pêche quand elles se faisaient à pied, dans les eaux peu profondes du lagon, ou sur les rivages couverts de sable coquillier.
La cuisine de Nassau n’est pas forcément représentative de la façon de se nourrir des créoles (Noirs comme blancs) des colonies voisines, qui vivaient selon une ségrégation sociale très codifiée. A Nassau, tout le monde se côtoie : les Britanniques sont majoritaires, mais on trouve également des Françaises, des Hollandaises, des Espagnoles, Portugaises, ou encore de rares Amérindiennes. Mais surtout, des Noires, créoles mais aussi Africaines, issus d’une multitude d’ethnies, Mendès (Sierre Leone), Ashantis et Fantis (Côte de l’Or), Fons (Bénin), Igbos (Biafra), ou encore Vilis (Ouest Afrique), pour ne citer qu’elles. Ces ethnies partagent certainement quelques habitudes alimentaires, mais l’éloignement géographique entre chacune d’elles induit également de probables différences. Ces femmes Noires, qu’elles soient libres ou pas, mêlent leurs coutumes alimentaires à celles des autres femmes.
Mais, la diversité sociale ne suffit pas à apporter une diversité culinaire. Pour cela, il faut une diversité d’ingrédients. Et à Nassau, plus qu’ailleurs, c’est le cas. Car à Nassau, transitent un grand nombre de marchandises très onéreuses, vendues illégalement. Des denrées du monde entier, que même les plus riches bourgeois paient cher partout ailleurs. Des poivres de toutes les couleurs, noir, vert et blanc, du gingembre, de la cannelle, des clous de girofle, de la muscade, du piment, du cacao… Un grand nombre d’épices, qui pour beaucoup sont importées d’Asie et cultivées dans le Nouveau-Monde, et qui savent agrémenter avec panache les plats mijotés, et pourquoi pas aussi, les rhums.

« Woman cooking vendace » par Askeli Gallen-Kallela, 1886

Soigner :

Les connaissances de base en terme de botanique se transmettent de générations de femmes. Certaines, les fameuses « guérisseuses », détiennent des savoirs plus poussés encore. La population de Nassau ne fait certainement pas exception. Les jardins des simples sont des petits jardins d’aromatiques cultivés dans le but de soigner. On fait sécher les herbes, on les brûle pour en faire des fumigations, on les pile pour en faire des décoctions, on les broie pour en faire des onguents… De l’entretien du jardin des simples à la préparation des potions, jusqu’à l’administration des soins, c’est toute une série de travaux qui encore une fois, prennent du temps et demandent connaissances et savoir-faire.

Quand on prend conscience de la quantité phénoménale que représente tout ce travail, on se demande comment les femmes de Nassau trouver encore le temps de tenir un commerce (que ça soit un commerce en dur ou celui de leur corps). Et on est d’autant plus surpris quand on se dit qu’en plus de tout ça, elle entretenait aussi le linge, et éduquait les enfants. Dans le prochain article, on continuera de s’interroger sur ce travail invisible que fournissent les femmes de Nassau, en se concentrant que le linge (entretien, lessive) et l’éducation des enfants.

Les guérisseuses Nayawenne et Claire Fraser dans Outlander : deux civilisations, une vocation

De retour de transatlantique

Paillotes sur la plage de Boca Chica, République Dominicaine

Neuf mois depuis le dernier article publié sur ce blog. Neuf mois ! Le temps d’une grossesse. Et c’est une forme de gestation que j’ai vécu durant ces neuf mois, une gestation dont le fruit n’est pas un bébé, mais un amas dense de souvenirs, de connaissances, d’expériences, toutes aussi formatrices les unes que les autres.

Embarquer sur un vieux gréement affrété pour la marine marchande et traverser l’Atlantique avec, c’est comme ça que Ruth Wolff a commencé, comme certains d’entre vous le savent. Il était aussi inespéré qu’inattendu de pouvoir vivre la même chose, au 21ème siècle. Et pourtant ! Grâce à une poignée de marins passionnés, dégoûtés par la pollution des cargos à moteur, c’est encore possible de vivre cette expérience, qui à la fois un bond dans le passé, et une projection dans un autre futur possible.

J’ai embarqué sur le Gallant, goélette franche de la Blue Schooner Company, en juillet 2021. Après trois mois de navigation entre l’Angleterre et le Portugal, et un mois et demi d’hivernage à la maison, à Douarnenez, le Gallant est parti pour les Antilles le 17 novembre 2021. Il s’est arrêté trois semaines au Portugal pour un carénage, et nous avons quitté Portimao le 15 décembre. Cinq semaines de mer, sans escale, avant de voir se profiler les lumières de la Barbade.
De la Barbade, à la Colombie en passant par la République Dominicaine, nous avons chargé du rhum, du gin, de la panela (sucre de canne non raffiné), du café, du cacao. Ça me paraît aujourd’hui franchement décalé de résumer ces sept mois en quelques phrases. Ces propos sobres et factuels camouflent une réalité qu’il ne faut pas oublier : l’exigence de la navigation sur un grand voilier, les nombreux obstacles rencontrés dans les ports de commerce, peu voire pas adaptés au type de bateau que nous sommes, la frustration face à ces difficultés, l’intensité des chargements et déchargements, les litres de sueur exhalés, l’épaisse couche de corne sur les mains, les aléas techniques, la nécessité de s’adapter et de se débrouiller devant chaque grain de sable qui vient se loger dans les engrenages…
Mais il faut aussi rappeler d’autres éléments… Le bonheur de passer la dernière aussière en arrivant au port, le bonheur de larguer la dernière en repartant, les bonnes surprises que sont un gros poisson pêché, un grain pluvieux apportant avec lui la possibilité d’une douche à l’eau douce, les discussions à n’en plus finir des quarts de nuit, les fous rires, les soirées d’escale, la satisfaction et la fierté de charger le dernier fût, le dernier sac, les pulsions d’adrénaline à l’approche du grain, la joie partagée d’avoir étalé avec brio, les paysages magnifiques…
En bref, une expérience riche, variée, inoubliable, qu’une simple phrase factuelle ne saurait rendre. C’est pourquoi, je vais tenter par cet article, de vous présenter les aspects de cet embarquement qui m’ont le plus marqué, ceux qui sont inhérents au métier de marin au long cours. Je vais parler seulement des aspects qui me semblent intemporels, et que d’une certaine façon, les personnages de l’univers de Ruth Wolff connaissent aussi au quotidien.
Car même si les conditions de vie à bord ont changé (confort de vie, prouesses technologiques), il y a une chose qui n’a pas changé depuis le 18ème siècle, et pas des moindres : la mer elle-même.

Le dinghy du Gallant dans le lagon de Bahia Andrès, République Domincaine

Les relations de bord :

En mer, tout est plus fort. Les amitiés, les joies, les peines, les conflits… Pourquoi ? Sans doute pour plusieurs raisons. Le travail difficile d’entretenir et de manœuvrer un grand voilier dans toutes les mers et toutes les météos, cela induit nécessairement un fort esprit d’équipe qui tend à intensifier les rapports.
Mais la navigation au long cours apporte une difficulté supplémentaire et non négligeable à mon sens : l’éloignement de toute civilisation. Les compagnons de bord représentent la seule expérience de l’Altérité que l’on puisse faire, en mer. Il n’existe pas d’autres humains avec qui interagir que ces gens-là. Du coup, quand on a pas l’habitude, ou quand on est très sensible au regard des autres, on peut prendre beaucoup trop à cœur la moindre interaction sociale, qu’elle soit positive ou non. Le navigant qui n’a pas encore l’expérience de ces longues traversées, souvent, accorde une importance accrue à ces relations de bord, car ce sont les seules à laquelle se raccrocher. Une entente cordiale prend vite la forme d’une amitié indéfectible. Un différent prend tout aussi vite la forme d’une éternelle animosité. Dans le tome 1 de Ruth Wolff, c’est ce qui a rapproché si vite Ruth et Galway, et c’est ce qui rend Marty amer et agressif, à la fin de la traversée. La cohésion peut être très forte et à la fois très fragile. La moindre pique peut passer inaperçue un jour, et détruire l’estime de soi le lendemain. Le moindre mot aimable peut de la même manière regonfler à bloc une personne, et n’être même pas entendu à un autre moment. Sur un bateau en haute mer plus qu’ailleurs, on prend conscience du pouvoir dévastateur ou salvateur des mots.

Sachant cela, on comprend mieux le détachement que manifeste certains vieux marins à l’égard de leurs compagnons de bord. Non pas une inimitié, non ! Car ces mêmes marins aguerris peuvent être des camarades loyaux et faciles à vivre. Mais une certaine distance, une pudeur dans les rapports. Une façon de rire et de parler avec chaleur, tout en évitant une trop forte intimité.
Ainsi, de Baldwin, le voilier de l’Anglesea, qui ne décroche jamais un mot mais qui observe et écoute, et sait agir au moment opportun pour le bien de tous. Ou encore Peter Hoff, dit « Langue-de-Chat » par rapport aux multiples vies qu’il a eu avant de devenir pirate. C’est avec beaucoup de pudeur qu’il daignera en raconter quelques bribes à Ruth. Le tempérament a priori solitaire et maussade de Charles Vane cache une difficulté à communiquer avec autrui, mais aussi un sens de la justice et une forte loyauté envers ses semblables. Jack Rackham, affable et extraverti de prime abord, est doté d’un sens de l’observation et d’une capacité à faire la part des choses que beaucoup envient. Le capitaine Jennings lui-même, très doué pour maintenir une distance avec son équipage, distance souvent interprétée comme du mépris et de la froideur, a su montrer, dans ses actes, une grande confiance dans le potentiel de Charles Vane, et lui a accordé plus de temps et d’énergie, à sa manière, qu’à beaucoup d’autres matelots.

Certains de ces marins, imaginaires ou non, sont peut-être simplement comme ça, de caractère. Mais il est clair que l’expérience de la mer nécessite ce détachement, par moments. Même, qu’il s’apprend. Le juste milieu n’est sans doute pas facile à trouver, entre le fait de garder une certaine capacité à s’émerveiller d’une rencontre, et celle de rester stoïque face aux échanges intenses que peuvent induire la vie en mer. Mais c’est un équilibre qui se travaille, et qui à mon sens, participe à ce « sens marin » dont on parle souvent.

Le sens marin :

Il est là quand on est peu nombreux sur le pont, qu’il fait nuit et que les grains menacent. Il est là quand on juge de la houle, hachée, croisée, longue ou courte, et qu’on essaie de s’y adapter à la barre. Il est là quand on surveille les courants de marée entre les îles et les cailloux. Il est là quand on discute du meilleur moment pour virer. Il est là quand on abat dans les rafales et quand on lofe dans les molles pour ne pas empanner. Il est là quand on lève les yeux et qu’on cherche ce qui coince. Il est là quand on pare les drisses à filer en avance, quand on guette les bouées de casier et les balises en arrivant au port. Il est là quand on se déroute pour secourir des gens en difficulté. Il est encore là quand on repère un toron rompu dans un cordage, le fourrage qui se défait sur un hauban, une voile mal étarquée. Quand on juge de la tension d’un bout et qu’on demande des mains supplémentaires avant de le détourner. Et il est toujours là quand on distingue le feu d’un navire sur l’horizon, quand on décide de réveiller le capitaine ou de ne pas le réveiller. Il est là quand on surveille du coin de l’œil celui ou celle qui s’est fait mal, même quand il.elle dit qu’il.elle se sent bien. Il est là quand on attend que la.le troisième revienne de la cuisine pour y aller à son tour, afin de ne pas laisser la barreuse ou le barreur seul.e. Il est là quand on décide de se lever et d’enfiler un ciré quand une rafale couche le bateau, quand on accompagne un nouveau dans une tâche nouvelle pour lui, quand on marche sur la pointe des pieds dans le poste, quand on nettoie un bocal cassé dans le frigo, quand on change le rouleau de papier toilette…

Beaucoup disent que c’est un trait de caractère, on l’a ou on ne l’a pas. Je ne prétends pas pouvoir trancher, ni même le vouloir. Ce dont je suis sûre, c’est qu’il se développe avec le temps. En revanche, son essence même, cet état de vigilance permanente, cet équilibre entre l’état d’alerte et la passivité, cette tendance à s’oublier, à tendre l’oreille, à se détourner d’une conversation, pour regarder en l’air ou sur l’horizon, juste comme ça, pour vérifier, c’est sa nature même, la base. Effectivement, peut-être que cet aspect-là ne s’apprend pas, que c’est un trait de caractère. Peut-être.
Mais pour être en capacité d’agir sur son environnement afin de continuer à naviguer en sécurité, de la façon la plus optimale qui soit, il faut savoir quoi écouter, quoi regarder. Reconnaître les bruits inhabituels de ceux qui sont normaux, savoir si un grain nous vient dessus ou nous passe derrière, distinguer les multiples visages de la mer, clapoteuse, houleuse, mauvaise, hachée… Et cela, ça s’apprend, qu’on en déplaise. Certains l’apprennent si tôt, parfois enfant, qu’une fois adultes, ils ont tendance à oublier qu’eux aussi, l’ont appris.

Rapidement, Ruth Wolff a démontré qu’elle l’avait, en dépassant sa peur pour sauver de la mort le jeune Marty, ou quand, dans un moment d’urgence, elle pallie à son manque de force physique en gréant un palan de fortune sur une écoute. Elle a la faculté de réagir sous la pression, la curiosité d’observer autour d’elle ce qu’il se passe, l’abnégation nécessaire pour s’oublier au profit du bateau. Mais ça ne l’empêche pas, à ses débuts, de rater un nœud de chaise, ou de vouloir détourner un cordage soumis à une tension extrême.
Il y a ce qu’on sait, ce qu’on est, et ce qu’on apprend, dans la douceur ou dans l’adversité. On ne peut pas prétendre ne pas faire d’erreurs en apprenant, dans aucun domaine. La difficulté réside dans le fait que sur un bateau, une erreur peut être fatale. Il faut donc espérer qu’en apprenant, en se trompant, on ne tuera personne et on ne cassera rien de grave !

Pour être tout à fait juste, cette lourde responsabilité n’incombe pas qu’à celui qui apprend, mais aussi (et peut-être surtout) à celui qui enseigne. Ce qui nous emmène à notre dernier point.

La transmission :

Il faut passer un peu de temps sur un même bateau pour pouvoir être en capacité de transmettre des savoirs à d’autres. Bien sûr, même si on a embarqué hier, en même temps qu’une personne tout à fait débutante, on pourra peut-être lui apprendre des bases que l’on retrouve sur tous les bateaux, fondamentaux de nœuds, de matelotage, principes de base de la voile. Mais les voiliers se ressemblent autant qu’ils sont différents. Les principes restent les mêmes, mais la façon de les appliquer changent en fonction du navire, de sa construction, des différents équipages qui sont passés à son bord et ont optimisé (ou pas) son fonctionnement.

Les points de tournage, mais aussi et surtout les manœuvres des voiles elles-mêmes, les hisser, les amener, et surtout les virement de bord, vent devant ou lof pour lof, nécessitent une parfaite connaissance du bateau, de ses particularités, de ses petites manies, de ses points durs, de ses contradictions. Quand on a acquis ces connaissances, pouvoir les transmettre met en jeu de nouvelles compétences, qui, au même titre que le sens marin, ne sont pas distribuées très équitablement par la nature. La pédagogie étant de loin la plus importante. Il y a autant de pédagogies qu’il y a d’instructeur.ices, mais j’ajouterais qu’il y a autant de pédagogies que d’apprenants. Car cela fait partie du travail de s’adapter à celui qu’on en face. Il faudra peut-être passer plus de temps avec celui qui fait un blocage sur certains nœuds, tandis que celle-là a du mal à comprendre ce qu’il se passe concrètement pendant un virement de bord. Celui-ci manque de confiance en lui et a besoin de sentir une présence rassurante derrière lui avant de pouvoir agir seul. Celle-là aussi manque d’assurance, mais c’est justement quand elle sent le poids d’un regard sur elle qu’elle bloque. Faire fi des particularités de chacun.e, de ses lacunes et de ses points forts, c’est dénigrer une partie importante de la responsabilité de l’enseignant dans l’apprentissage du novice. Parce qu’il n’y a aucune raison que ce soit seulement le moins expérimenté en la matière qui fasse preuve d’adaptabilité.
Bien sûr, c’est un point de vue, et en aucun cas une vérité absolue. Beaucoup de marins n’ont pas la même approche, qu’ils s’en défendent ou pas.

Jeremiah Burke, qui deviendra le bosco de l’Anglesea, a été extrêmement important dans le cheminement de Ruth en tant que matelot. Sans sa confiance, sa bienveillance, sa patience, sans son aplomb à se dresser devant ses congénères pour la défendre, elle n’aurait peut-être jamais pu exercer ce métier. Car c’est ce que Ruth découvre rapidement : on ne devient pas marin grâce à son seul mérite, surtout quand on est une femme du 18ème siècle. Le mérite se partage, avec ceux qui ont déjà fait leurs preuves, qui prennent la responsabilité des erreurs de leurs novices, et qui s’acharnent à les rendre meilleurs, car ils ont conscience que leurs échecs autant que leurs succès leur sont imputables. Burke a le savoir-faire technique, mais c’est son goût de la transmission qui fait de lui l’excellent bosco qu’il est.

Dans un autre style, Thatch est dans la veine que certains qualifieraient « à la rude ». Il joue de la carotte et souvent du bâton. Ils « dressent » ses matelots comme on dresse des chiens de combat. Il part du principe que le monde est dur, que la mer est dure, et que pour les préparer à cette rudesse, il se doit de les blinder en jouant le rôle du monde cruel qui les attend. Les hommes qu’il a en face de lui sont habitués à se faire traiter comme des chiens depuis leur plus jeune âge, alors cela ne les choque pas. Mieux, ils respectent et cautionnent cette façon de faire. Car, que ce soit grâce ou en dépit de la rude « éducation » de Thatch, force est de constater que la plupart des hommes passés sous ses ordres deviennent de bons marins.
Ruth, habituée aux techniques de Burke, ne comprend pas l’intérêt de cette pédagogie. Elle y réagit avec virulence. Et c’est justement cette réaction digne d’un chien enragé qui conforte Thatch dans l’idée que sa « stratégie » fonctionne.

A deux reprises, je remercie celui ou celle qui m’apprend quelque chose. Le jour où il.elle m’apprend, et le jour où je me retrouve dans sa position, à moi-même enseigner ce qu’il.elle m’a appris. Je revois leurs visages, leurs mains s’activant autour d’un objet quelconque, mailloche ou raban, poulie ou aiguille, et j’entends le ton de leurs voix, même quand leur souvenir remonte à un, deux, trois ans. J’essaie de retrouver leurs mots, je les adapte autant que possible à la personne en face de moi. Je répète, je doute et je me reprends, j’attends et je regarde, je laisse faire et je corrige, ou félicite. Et alors, je me sens emplie de gratitude à l’égard de ces hommes et femmes qui m’ont formé. Je sens que je deviens un maillon de la chaîne, qui fait que ce beau métier ne se perd pas. Et c’est bien au fond ce qui m’anime : qu’on n’oublie pas, qu’on perpétue.

Mer agitée près de la côte colombienne

Finalement, ce long embarquement, plus long qu’aucun autre, se résume à ce maître-mot : apprendre et transmettre. Tout ce que j’en retire, même les erreurs, même les doutes, ce sont des leçons. Et surtout, une certitude plus que jamais ancrée, que je pratique un des plus beaux métiers du monde.
Une certitude que je brûle de communiquer dans les prochains tomes de l’histoire de Ruth Wolff.

Golfe de Gascogne

Gangsters des mers : comment les pirates revendaient leur came ?

Comme on l’a vu dans l’article sur les abordages, « tous les trésors ne sont pas d’argent et d’or » (pour paraphraser Jack Sparrow). Ce n’est qu’occasionnellement, si on a de la chance, que l’on tombe sur une cargaison d’argent frappé ou de bijoux. La plupart du temps, ce sont des fûts encombrants et de lourdes caisses qui viennent occuper les cales des bateaux. Rhum, sucre, mélasse, indigo, tabac, coton, bois exotique, épices… Et parfois, des denrées utiles mais de peu de valeur marchande, comme des céréales, des produits manufacturés venus d’Europe, des aliments en saumure…

Pour transformer ces produits en pièces sonnantes et trébuchantes qu’on pourra échanger avec les taverniers et les prostituées, il faut donc trouver un moyen de les revendre, au meilleur prix.
Alors comment les pirates s’y prenaient-ils ? De quelle façon utilisaient-il leur gouaille naturelle pour négocier et commercer ? Et surtout, avec qui pratiquaient-ils ces échanges ? Qu’est-ce qui pouvait pousser des civils à marchander avec ces délinquants, en dépit des risques encourus ?

Les colons : du rêve américain au paradis fiscal :

Imaginez. Vous faites partie d’une petite famille de roturiers en Angleterre. Votre famille semble coincée à tout jamais dans sa classe sociale, chaque génération travaillant avec acharnement pour subvenir aux besoins de la suivante, sans jamais réussir à s’élever.
On vous parle d’une terre où tout est à faire. Où des gens comme vous peuvent être propriétaires d’hectares entiers de terre sauvage qui n’attend que d’être exploitée. Une terre fertile, aux eaux poissonneuses et aux forêts peuplées de gibier. On vous promet des villes nouvelles, aux infrastructures modernes bien que rudimentaires. On vous parle d’une civilisation sur le point de naître, une extension encore toute jeune du bras déjà bien long qu’est le Royaume d’Angleterre. Et on vous dit que des petites gens comme vous peuvent participer concrètement à l’élaboration de ce Nouveau-Monde, et en ramasser les fruits mûrs.
Comme vous, de nombreuses familles, poussées par une certaine témérité ou, plus souvent, par une nécessité inévitable, se sont embarquées pour les Amériques pour s’y implanter dans l’espoir d’une vie meilleure.

Cabane de pionniers

Hélas, elles ont vite déchanté. Les hivers rigoureux ont emporté bon nombre de nouveaux colons ; ils se sont laissés surprendre par la difficulté à faire pousser des plantes qu’ils ne connaissaient pas, et de nombreuses famines se sont succédées. En outre, un détail de taille a été quelque peu occulté quand on leur a vanté la vie des Amériques : cette terre est déjà habitée, depuis quelques milliers d’années, par des hommes et des femmes qui ne sont pas tous disposé-e-s à signer les traités de « paix » que les Européens leur proposent, en les invitant à se reculer toujours un peu plus vers l’Ouest.
Les « Indiens », comme on les appelait, se défendent parfois violemment contre les attaques incessantes de l’homme blanc, et de nombreuses familles de colons périront du fait de cette contre-offensive.

Au début du 18ème siècle, les côtes de l’Amérique du Nord sont occupées par les Européens depuis plusieurs générations. Malgré les difficultés, des familles de colons ont survécu, voire même prospéré.
Il y a dans ces terres la même hiérarchie sociale que l’on retrouve en Angleterre : de la haute bourgeoisie aux plus miséreux, en passant par les roturiers et les notables.
Mais il existe dans le Nouveau-Monde un pourcentage de dissidents politiques bien plus élevé que sur les terres de la veille Albion, et pour cause, la justice britannique avait pour habitude d’exiler ces fauteurs de trouble en Amérique, espérant ainsi se débarrasser de leur influence néfaste en les éloignant. Quakers, nivellers, jacobites, se retrouvent donc à 3000 milles de l’autorité royale, sur une terre où la corruption et la contrebande deviennent peu à peu des engrais fertiles pour faire germer le libéralisme…

Gravure de la « Boston Tea Party » (1773), où les Bostoniens, furieux de l’augmentation de la taxe sur les timbres, décident de balancer les arrivages de thé par-dessus bord, en signe de protestation

Car que l’on soit bourgeois, jacobite, quaker, paysan ou commerçant, tout le monde veut accroître son capital. Si on en a déjà, c’est le désir d’accumulation, de pouvoir, d’ascension sociale, qui nous motive. Si on a rien, et bien… La faim est souvent une raison suffisante.
Rappelez-vous. Vous êtes une famille de colons, implantée en Amérique depuis quelques générations. Admettons que vous ne faites pas partie de ces gens déjà bien lotis, qui ont capitalisé sur la vente de Noirs et d’Indiens, et qui ont réussi à devenir plus riches encore qu’ils ne l’étaient en arrivant. Vos ancêtres, en venant ici, rêvaient d’être au moins un peu plus riches, un peu plus prospères qu’en partant d’Angleterre. Vous êtes né-e quelques générations plus tard, et votre constat est amer : vous n’êtes pas plus riche, parfois même moins riche encore. Votre famille vit les pieds dans la merde toute la journée, tous les jours de l’année, pour cultiver sa pitance. Le rêve américain, pour vous, est une chimère des Pères Pèlerins, à laquelle on ne vous prendra plus.
Et comme si tout cela ne suffisait pas, le moindre produit que vous achetez est taxé, parfois cher, par cette chère Albion qui en avait tant promis à vos ancêtres.
La population américaine produit le sucre, le café, le bois des bateaux, le poisson séché, les peaux, qui enrichissent les caisses du Royaume Uni, et pour la remercier, ce même Royaume lui vend ses produits manufacturés et de première nécessité une fortune.

Un sentiment d’injustice naît dans toutes les classes de la société américaine. Un sentiment qui vient se renforcer par la prise de conscience de l’éloignement géographique et politique de ce Royaume. Comme les capitaines de marine marchande aux pratiques peu scrupuleuses, les colons se mettent à flirter avec ce doux sentiment d’impunité, qui leur permet de justifier des pratiques commerciales de moins en moins légales, au nom de leur liberté de s’enrichir personnellement.

Ainsi, quand débarquent sur leurs côtes les nombreux pirates et contrebandiers aux cales remplies de marchandises volées, de nombreux colons ne se font pas prier. Beaucoup de gens dans les colonies étaient impliqués dans les affaires des pirates, du gouverneur au cordier. Les gens ne voient pas les pirates comme tels, jusqu’à ce qu’ils les voient pendus au bout d’une corde. Du notable au plus petit paysan, tout le monde y trouve son compte. Les plus prospères s’enrichissent grassement en achetant cette came détaxée et en la revendant au plus offrant. Les moins riches qui veulent avoir l’air riche se mettent à consommer des produits que jamais ils n’auraient osé pouvoir se payer s’ils avaient dû y ajouter les taxes. Et les encore moins riches trouvent dans les cales des pirates les biens de première nécessité à des prix plus raisonnables, qui vont leur permettre de peut-être, arrêter de s’inquiéter pour leur survie.

La piraterie devient une source de fonds financiers énormes, indépendants de la Mère Patrie. Ce genre d’échanges est si courant qu’il en devient banalisé dans de nombreuses sphères de la société. Les colons vivent dans un monde où le commerce illégal est de mise.

Stephen Bonnet, à propos des pirates, dans la série Outlander : « Les gouverneurs les appellent pirates, mais les marchands de Wilmington les voient autrement… »

Mais il n’y a pas que les intérêts pécuniaires personnels qui motivent la population américaine à commercer avec les pirates. Le soutien de la piraterie cache souvent des raisons politiques. Le partage du pouvoir, fluctuant dans les gouvernements des colonies, passe par la maîtrise du commerce (illégal ou pas). En outre, acheter aux pirates plutôt qu’au Royaume britannique est une façon de lutter contre les lois du marché oppressives de l’Angleterre.
D’une certaine façon, l’Amérique s’est développée en étant une nation pirate, en faisant commerce avec les pirates des mers, mais aussi en s’enrichissant et en gagnant des territoires de façon libérale, en faisant toujours tout pour s’émanciper de la Couronne.
Le soutien à la piraterie par les colons du début du 18ème siècle est en quelque sorte l’un des premiers facteurs de scission entre l’Ancien et le Nouveau Monde. Une scission qui mènera, soixante plus tard, à l’Indépendance américaine…

Les pirates : une mafia bien organisée

Les ressemblances que l’on peut faire entre l’organisation de la piraterie de cette époque et la mafia des temps modernes sont nombreuses.

Tout comme dans les milieux de la pègre moderne, il n’y a pas une seule famille de pirates régnant sur leur petit commerce, mais plusieurs bandes, chacune rayonnant de sa propre influence, dans une hiérarchie verticale, mettant à sa tête la « famille », l’équipage, le plus puissant et le plus prolifique.
Comme dans la mafia, chaque équipage cherche à accroître ses gains. Fort heureusement, contrairement à la pègre moderne, ils savent qu’ils ont besoin les uns des autres, pour leurs échanges commerciaux. En effet, on est jamais à l’abri d’avoir besoin des armes de Untel, qui a besoin de notre caisse à pharmacie. C’est cette conscience d’être liés par la nécessité, couplée à un sentiment de solidarité propre aux gens de mer, qui les empêchent de s’entretuer pour le pouvoir et l’argent (même si cela n’empêche pas certaines brebis galeuses de se délester de ce genre de scrupules… Les traîtres et les scélérats sont partout, et la piraterie n’en est certainement pas exempte).

Un repas chez les Corleone, dans le film « Le parrain »

Un autre point commun entre les pirates et la mafia, c’est les alliances extérieures avec les gens de la haute. Comme on l’a vu précédemment, les colons sont souvent ravis de commercer avec les pirates. Les plus notables d’entre eux, parfois. De grands propriétaires, des riches marchands, des membres du Conseil, voire même des gouverneurs, se sont alliés en secret avec les pirates pour asseoir leur pouvoir et s’enrichir sur le dos de l’Angleterre, qu’ils représentaient.
Les pirates sont invités à manger chez ces partenaires commerciaux. Ils leur font des cadeaux, en plus de la cargaison promise, pour flatter leur ego. Et parfois même, ils vont jusqu’à sceller ces alliances par des mariages.

Ainsi, à Harbour Island (l’île habitée la plus proche de New-Providence), vivent une ribambelle de marchands peu scrupuleux qui font affaires avec les pirates. A leur tête, Richard Thompson. Le second du capitaine Hornigold, John Cockram, épouse la fille de Thompson peu de temps après leur arrivée. Il quitte l’équipage de Hornigold, et monte un équipage avec ses deux frères. Cette alliance permettra à Hornigold un traitement de faveur auprès des marchands de Harbour Island, et des tarifs concurrentiels…

Barbe-Noire, quand il apprendra la promesse de pardon royal accordée à tous les pirates qui se rendront, décidera de stopper ses accords commerciaux avec la Jamaïque et Harbour Island, ces zones devenant moins accueillantes pour les pirates. Il s’alliera au gouverneur de Caroline du Nord Charles Eden, afin de bénéficier de sa protection et de son réseau commercial. On raconte qu’il ira jusqu’à épouser la fille du shériff du coin.

Ces pratiques ne sont pas sans rappeler les unions arrangées que les gangsters modernes pratiquent pour sceller leurs alliances avec d’autres familles.

Le mariage de Connie, fille de Don Vito Corleone, dans le film « Le parrain »

On remarque donc qu’en plus d’être des marins accomplis et des stratèges sur l’eau, les pirates ont su acquérir des compétences commerciales qui leur ont permis de profiter de leurs biens. Grâce à une solide capacité d’adaptation et à leurs talents de persuasion, les plus futés d’entre eux sont devenus des négociants, capables d’anticiper les événements et les changements de conjoncture.
Mais hélas, comme dans la mafia, leur place dans le marché mondial est une niche, que les gouvernements du monde entier cherchent à déloger. Les pirates ne produisent rien par eux-mêmes, se contentant de profiter d’un système déjà existant pour le détourner en leur faveur. Tels des parasites, ils vampirisent l’économie mondiale, mais ne peuvent espérer faire de ce système un mode d’enrichissement pérenne dans le temps.
La répression des gouvernements, timide d’abord, puis franchement offensive, auront raison de leur commerce.

Cependant, comme les mafias, la piraterie, si elle ne peut devenir un mode économique stable et durable, ne disparaîtra jamais vraiment. Car tant qu’il y aura des grandes puissances s’enrichissant sur le dos de populations asservies, il existera ce sentiment d’injustice poussant certains à enfreindre la loi pour profiter de ce système qui profitent d’eux.