Le sexe « faible », qu’ils disent… Part. 5 : Laver son linge sale en famille

En ces temps barbares où H&M et La Redoute n’existaient pas, les vêtements se gardaient longtemps. D’une, parce qu’ils étaient chers. On ne collectionnait pas les chemises et les pantalons. On avait donc tout intérêt à les entretenir correctement, en les raccommodant si besoin est.
Nassau, de par sa qualité de plaque tournante de la piraterie, avait peut-être accès à plus de choix que les autres populations des colonies. Quand ils faisaient une prise, les marins s’empressaient de s’emparer des vêtements de l’équipage et des officiers. Ils mettaient la main sur les robes, les indiennes, les gilets et les haut-de-chausse qui transitaient depuis l’Europe jusqu’en Amérique pour les colons. Mais ces prises précieuses étaient trop aléatoires pour que les femmes de Nassau se contentent de jeter le linge sale ou abîmé… Il leur était donc nécessaire d’entretenir et de laver le linge de maison et leurs vêtements.

Coudre et raccommoder :

Les femmes apprennent à coudre, à repriser et à raccommoder très tôt, qu’elles soient noble ou femme du peuple, commerçante ou prostituée. Elles s’y emploient pour elle-même, pour leurs proches, en toutes circonstances, selon les besoins.
Il est amusant de noter que la couture, activité attribuée au féminin (hormis quand on parle de Grande Couture, bien sûr…), est une compétence qu’une certaine catégorie d’hommes partagent avec elles : les marins. Car il n’y a pas de femmes à bord d’un navire, pour raccommoder chemises et chaussettes. Et pourtant, à cette époque où Armor Lux et Guy Cotten n’existaient pas, et où les marins achetaient cher leurs vêtements de travail à leurs armateurs, il fallait savoir entretenir ses vêtements afin qu’ils durent le plus longtemps possible. Sans doute que l’apprentissage des bases de la voilerie permettaient aux matelots d’acquérir les compétences nécessaires pour recoudre un pantalon ou une vareuse…

Femme cousant à la lumière d’une lampe, Jean-François Millet

La Buée :

A Nassau comme partout dans le monde en ce temps-là, la lessive est une des tâches ménagères qui prend le plus de temps. On avait moins de vêtements, certes, mais c’était sans compter sur les couches des bébés et les protections périodiques des femmes, ou leurs trousseaux volumineux.
Les femmes du peuple faisaient leur linge ensemble, avec les domestiques des riches. Dans les villes et les villages, les lavoirs étaient nombreux (on le sait, on en croise encore souvent en se promenant). A Nassau, en revanche, peu de chances qu’il y ait un lavoir au milieu de la grand-place… La colonie qu’était New-Providence avant l’arrivée des pirates était jeune et peu développée, mais surtout, aucune rivière ne passe dans le village pour alimenter un éventuel lavoir. Alors, les femmes se rendaient directement à la source, c’est le cas de le dire. Mais avant d’en arriver là, il y avait quelques petites choses à faire…

La lessive s’appelle la « buée » (terme ayant donné naissance à notre buanderie). Deux fois par an, on fait les « grandes buées ». Vu l’ampleur de la tâche, on ne s’amuse pas à mettre en branle tout ce processus pour deux draps et trois chemises. On attend d’avoir une quantité suffisante de linge sale pour se lancer, et on fait ça toutes ensemble, le même jour.
Les trois grandes étapes de la buée sont le Purgatoire, l’Enfer et le Paradis.

Claire et Jenny (Outlander) lavant du linge dans des baquets. On reconnait un tartan étendu derrière elles.

Le Purgatoire :

C’est le pré-lavage, en quelque sorte. On trie le linge. D’un côté le linge blanc, et de l’autre, les lainages et le linge fin. Puis, dans un baquet, au lavoir ou au bord de l’eau (étang, rivière, lac…), on trempe le linge pour faire tomber le gros de la crasse (poussière, boue…). On frotte à la brosse les saletés un peu tenaces.

L’enfer :

Ensuite, vient l’Enfer. Le linge va tremper dans des grosses cuves remplies de cendres et d’eau chaude. Cela nécessite d’avoir accès à un moyen de chauffer l’eau au fur et à mesure, donc on travaille dans la chaleur permanente.

Les cuves sont appelées cuviers. Ils sont posés sur un trépied (la selle). On dispose au fond du cuvier un vieux drap (le « charrier ») qui enveloppera la lessive. Il sert de filtre : il retient les cendres et laisse passer l’eau de lavage.
Puis, on fourre le cuvier de tout le linge (draps, blouse, nappes, torchons, chemises, linge de corps….). On peut ajouter des brins de lavande au fur et à mesure, mais ce n’est pas obligatoire. Étrangeté de la chimie, la cendre dans l’eau chaude, par saponification, dégage une agréable odeur de propre (on vous invite à faire l’expérience). Quand le charrier est plein, on recouvre le linge sale de cendres, sur 10 à 15cm : c’est la « charrée ». La cendre vient des cheminées et cuisinières. Elle est prélevée et tamisée au fur et à mesure depuis des semaines, voire des mois. Attention à la cendre de chêne, cependant, qui tache !
Quand la charrée recouvre le charrier, on le referme sur le linge sale.

Peut alors commencer le coulage : on fait couler de l’eau chaude (pas brûlante au début, pour ne pas cuire la saleté) sur le linge. L’eau s’infiltre dans le linge, le traverse, se gorge de cendres, et atteint le fond du cuvier. Elle s’évacue par la « goulotte », on la récupère et on la chauffe à nouveau, jusqu’à ébullition, pour la reverser ensuite sur le sommet du charrier avec la « puisette ».

Cette opération est répétée pendant des heures, jusqu’à ce qu’on estime le linge propre. On le retire alors du charrier avec une longue pince en bois, ou un bâton fourchu. Et on le met à égoutter sur des tréteaux, par exemple.

Opération du coulage

Le Paradis :

On peut alors procéder au rinçage et au battage. Le linge refroidi dans la nuit est transporté dans des brouettes, des paniers ou des hottes, jusqu’au lavoir, ou au bord d’une rivière, d’un étang ou d’un lac.

Le linge est alors plongé dans l’eau par les lavandières. Elles le tiennent à bout de bras, le laissent flotter pour qu’il dégorge. Là, elles le battent avec le battoir. Puis elles le frottent et le pressent sur la selle, cette planche de bois inclinée, posée devant elles. Et enfin, le linge est rincé, tordu, frappé avec le battoir.
Si on a de l’indigo, on peut pratiquer l’azurage : dans chaque baquet de rinçage, on verse un peu de poudre d’indigo, dont la couleur bleutée, bien dosée, donnera un effet plus blanc.

Ensuite, on essore le linge. Debout, à deux, l’une tordant le linge dans un sens, la deuxième tordant dans l’autre sens.

Les lavandières (Pissaro, 1895)

On peut ensuite blanchir le linge, en l’étendant dans l’herbe pendant 2 à 3 jours. Régulièrement, on le mouillage avec un arrosoir, et on le retourne. Cette opération longue et fastidieuse est censé lui donner un aspect blanc et brillant.

Enfin, on peut le sécher ! Soit en le laissant étendu dans l’herbe, soit, là où l’herbe se fait rare et le vent fréquent (comme à Nassau), sur des cordes en plein vent !

La grande buée est un événement important, car elle rassemble toutes les femmes d’un village ou d’un quartier, et donne lieu à des festivités chaque soir. Les repas sont préparés par celles qui ne peuvent participer à la buée, comme les handicapées ou les femmes âgées, qui sont dans l’incapacité de manipuler le linge mouillé et très lourd.
Les femmes dans les sociétés occidentales ont longtemps été reléguées à l’espace intime et familial. Quand on les voit dans la rue, c’est souvent qu’elles vont d’un point A à un point B, pour effectuer les diverses commissions nécessaires au ménage.
La grande buée est donc une des rares occasions où on voit les femmes évoluer dans l’espace public, et surtout en grand nombre. A ce moment, elles forment vraiment corps, elles incarnent une communauté solidaire, qui prend sa place dans l’espace, par les chants de lavandières par exemple, qui n’ont rien à envier aux shanties des marins.
Un bel exemple de sororité et une preuve incontestable de la force physique et de l’endurance des femmes, de leur capacité à coopérer et à s’entraider.

Femmes chantant ensemble dans le film « Portrait de la jeune fille en feu »

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