Le sexe « faible », qu’ils disent… Part. 4 : nourrir son homme

Même si le cœur de leur métier respectif est différent, il serait injuste de penser que les femmes se tournent les pouces à Nassau pendant que les hommes travaillent dur en mer.
Avant l’avènement de ces inventions révolutionnaires que sont les grandes surfaces, les femmes du peuple se voyaient incomber un grand nombre de tâches visant à nourrir la communauté et à entretenir les maisons. Des tâches difficiles, requérant des efforts physiques longs et soutenus. Des tâches qui nécessitent souvent de se lever aux aurores pour se coucher tard le soir.

Gravure d’une femme égorgeant un poulet

Les bêtes :

A New-Providence, pas de gibier, à part peut-être quelques cochons ou chèvres isolées revenues à l’état sauvage. Très peu de bétail, aucun bœuf. Peut-être quelques cochons ou moutons, des chèvres et des poules. Mais rien qui ne soit élevé à une échelle suffisante pour que toutes les habitantes et habitants de l’île puisse manger de la viande régulièrement. Les cochons ne sont pas tués avant qu’ils n’aient engendré une descendance suffisamment âgée pour procréer elle-même. Idem pour les moutons. Les brebis et les chèvres sont élevées pour leur lait, qui fait de savoureux fromages. Les poules fournissent viande de volaille et œufs. C’est peut-être l’apport de protéines animales le plus important et le plus pérenne.

Élever ces quelques animaux, c’est d’abord les nourrir, les abreuver. Éventuellement les soigner, guérir un abcès, panser une plaie. Traire les brebis et les chèvres, ramasser les œufs des poules… Autant de tâches quotidiennes qui à elles seules, prennent un temps fou.
Et plus occasionnellement, il faut avoir le cœur et l’estomac assez accrochés pour donner la vie, ou l’ôter… Aider les femelles à mettre bas, et abattre les bêtes destinées à l’alimentation. On ne peut savoir si les femmes de Nassau avaient accès aux armes à feu au même titre que leurs homologues masculins. On est en droit d’en douter, même s’il n’est pas du tout impossible qu’au moins certaines d’entre elles disposent d’un fusil ou deux. Les bêtes devaient être abattues de deux façons différentes : d’une balle dans la tête ou dans le cœur, ou égorgées. Les poulets étaient sans doute égorgés dans tous les cas.
Ces opérations nécessitent donc de savoir manier le fusil, et surtout, les couteaux. Donner un coup de hache suffisamment puissant et précis pour décapiter l’animal requiert de l’expérience. Égorger, étriper les abdomens de toutes les viscères, vider de son sang, dépecer, plumer, détailler en morceaux… Autant d’étapes nécessitant précision, sang-froid, et une certaine force.

Marsali, dans Outlander, débite un porc

A l’époque, on ne jetait rien. Les peaux étaient tannées et utilisaient pour faire du cuir et des vêtements, ce qui demandait beaucoup de temps, et un certain savoir-faire (on y reviendra peut-être dans un prochain article). Les os pouvaient aussi être utilisés dans la création d’objets divers de la vie courante (tabatière, bibelots divers, peignes, dés à coudre, aiguilles…).
On garde également le gras de mouton et de porc pour en faire du saindoux et du suif, utilisé notamment pour faire les chandelles (les bougies de cire sont encore l’apanage des riches).

Les cultures et la cueillette :

Les îles des Bahamas, sablonneuses et calcaires, ne sont pas propices à la culture. Pour le pain, on arrive à faire pousser un peu de manioc et d’igname. Leur culture n’est pas difficile, et elle est très répandue dans toutes les colonies esclavagistes. Mais comme on peut se l’imaginer, le travail de piler les tubercules (après qu’ils aient été trempés puis séchés au soleil) pour en faire de la farine représente une tâche harassante et difficile.

Femme pilant du manioc (Jamaïque, 1815)

Courges, giraumons, chayottes, poussent bien aussi. Mais quand on parle de flore des Antilles, il est difficile d’être certain de ce qui était cultivé ou non dans les Bahamas du 18ème siècle. Pourquoi ? Parce que de nombreuses variétés de plantes, que l’imaginaire collectif pense endémiques des Antilles, ont en fait été introduites par les Européens durant les siècles de colonisations. Et elles n’ont pas été introduites partout en même temps ! Savoir à quel moment, même à une décennie près, n’est pas chose aisée.
Ainsi, on sera surpris d’apprendre qu’en ce début de 18ème siècle, il n’y a pas de mangue aux Antilles ! Elle n’arrivera au Brésil que courant 18ème, avant d’être introduite à la Barbade en 1750. Le cocotier lui-même, originaire du Cap-Vert, n’est présent que depuis le 16ème siècle, tout comme la goyave, venu d’Amérique Centrale. L’ananas n’est là que depuis 70 ans. Et l’avocat n’arrivera aux Antilles qu’à la fin du 18ème siècle !
Et ne parlons même pas des plantes et fleurs d’ornement…

Peu de culture donc, mais qu’à cela ne tienne, l’île prodigue une grande variétés de fruits sauvages, que les femmes vont cueillir à même l’arbre. Agrumes, ananas, goyave, coco, banane, tamarin, ou encore maracudja (cependant, pour ce fruit, la diversité des variétés et l’imprécision des données de l’époque ne me permettent pas d’affirmer si oui ou non il y en avait aux Bahamas, et si oui, quelle variété était-ce).

Certains de ces fruits se méritent, notamment la noix de coco, qu’il faut aller chercher en grimpant au tronc du cocotier, soit à mains nues, soit avec un tissu que l’on passe autour du tronc pour se hisser. Impossible d’affirmer avec certitude que les femmes de Nassau savaient accomplir cette prouesse. Mais on peut spéculer à ce sujet. De manière générale concernant le quotidien des femmes à cette époque, en cet endroit très précis du monde (on ne saurait émettre les mêmes doutes concernant les sociétés esclavagistes des colonies prospères, dont le quotidien est très bien renseigné par les historien.ne.s), il faut appliquer un précepte de « présomption de capacité ». Autrement dit, ce n’est pas parce qu’il n’est pas dit qu’elles le faisaient, que ça signifie qu’elles ne le faisaient pas.

Une des très rares images que j’ai pu trouver d’une femme en haut d’un cocotier… Vo Thi Thom, vietnamienne, mère de famille, cueille les noix de coco et les vend pour nourrir sa famille

La cuisine :

Les tavernes telles que celle de Maggie fournissaient des repas réguliers. Il en faut, des petites mains en cuisine, pour préparer à longueur de journées tous ces repas. Le riz importé, le manioc et l’igname agrémentaient les légumes et le poulet. Parfois, quand un cochon ou un mouton était tué, on faisait un beau boucan sur la plage (boucan : sorte de barbecue permettant de sécher la viande), et on faisait mijoter des morceaux frais dans des ragoûts colorés et épicés.
Le poisson était sans nul doute consommé régulièrement. Pêché par les hommes en mer, et pourquoi pas par certaines femmes, puis séché ou mangé frais. Quant aux divers mollusques et crustacés, à commencer par le fameux lambi, on peut supposer que les femmes pratiquaient leur pêche quand elles se faisaient à pied, dans les eaux peu profondes du lagon, ou sur les rivages couverts de sable coquillier.
La cuisine de Nassau n’est pas forcément représentative de la façon de se nourrir des créoles (Noirs comme blancs) des colonies voisines, qui vivaient selon une ségrégation sociale très codifiée. A Nassau, tout le monde se côtoie : les Britanniques sont majoritaires, mais on trouve également des Françaises, des Hollandaises, des Espagnoles, Portugaises, ou encore de rares Amérindiennes. Mais surtout, des Noires, créoles mais aussi Africaines, issus d’une multitude d’ethnies, Mendès (Sierre Leone), Ashantis et Fantis (Côte de l’Or), Fons (Bénin), Igbos (Biafra), ou encore Vilis (Ouest Afrique), pour ne citer qu’elles. Ces ethnies partagent certainement quelques habitudes alimentaires, mais l’éloignement géographique entre chacune d’elles induit également de probables différences. Ces femmes Noires, qu’elles soient libres ou pas, mêlent leurs coutumes alimentaires à celles des autres femmes.
Mais, la diversité sociale ne suffit pas à apporter une diversité culinaire. Pour cela, il faut une diversité d’ingrédients. Et à Nassau, plus qu’ailleurs, c’est le cas. Car à Nassau, transitent un grand nombre de marchandises très onéreuses, vendues illégalement. Des denrées du monde entier, que même les plus riches bourgeois paient cher partout ailleurs. Des poivres de toutes les couleurs, noir, vert et blanc, du gingembre, de la cannelle, des clous de girofle, de la muscade, du piment, du cacao… Un grand nombre d’épices, qui pour beaucoup sont importées d’Asie et cultivées dans le Nouveau-Monde, et qui savent agrémenter avec panache les plats mijotés, et pourquoi pas aussi, les rhums.

« Woman cooking vendace » par Askeli Gallen-Kallela, 1886

Soigner :

Les connaissances de base en terme de botanique se transmettent de générations de femmes. Certaines, les fameuses « guérisseuses », détiennent des savoirs plus poussés encore. La population de Nassau ne fait certainement pas exception. Les jardins des simples sont des petits jardins d’aromatiques cultivés dans le but de soigner. On fait sécher les herbes, on les brûle pour en faire des fumigations, on les pile pour en faire des décoctions, on les broie pour en faire des onguents… De l’entretien du jardin des simples à la préparation des potions, jusqu’à l’administration des soins, c’est toute une série de travaux qui encore une fois, prennent du temps et demandent connaissances et savoir-faire.

Quand on prend conscience de la quantité phénoménale que représente tout ce travail, on se demande comment les femmes de Nassau trouver encore le temps de tenir un commerce (que ça soit un commerce en dur ou celui de leur corps). Et on est d’autant plus surpris quand on se dit qu’en plus de tout ça, elle entretenait aussi le linge, et éduquait les enfants. Dans le prochain article, on continuera de s’interroger sur ce travail invisible que fournissent les femmes de Nassau, en se concentrant que le linge (entretien, lessive) et l’éducation des enfants.

Les guérisseuses Nayawenne et Claire Fraser dans Outlander : deux civilisations, une vocation

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