Gangsters des mers : comment les pirates revendaient leur came ?

Comme on l’a vu dans l’article sur les abordages, « tous les trésors ne sont pas d’argent et d’or » (pour paraphraser Jack Sparrow). Ce n’est qu’occasionnellement, si on a de la chance, que l’on tombe sur une cargaison d’argent frappé ou de bijoux. La plupart du temps, ce sont des fûts encombrants et de lourdes caisses qui viennent occuper les cales des bateaux. Rhum, sucre, mélasse, indigo, tabac, coton, bois exotique, épices… Et parfois, des denrées utiles mais de peu de valeur marchande, comme des céréales, des produits manufacturés venus d’Europe, des aliments en saumure…

Pour transformer ces produits en pièces sonnantes et trébuchantes qu’on pourra échanger avec les taverniers et les prostituées, il faut donc trouver un moyen de les revendre, au meilleur prix.
Alors comment les pirates s’y prenaient-ils ? De quelle façon utilisaient-il leur gouaille naturelle pour négocier et commercer ? Et surtout, avec qui pratiquaient-ils ces échanges ? Qu’est-ce qui pouvait pousser des civils à marchander avec ces délinquants, en dépit des risques encourus ?

Les colons : du rêve américain au paradis fiscal :

Imaginez. Vous faites partie d’une petite famille de roturiers en Angleterre. Votre famille semble coincée à tout jamais dans sa classe sociale, chaque génération travaillant avec acharnement pour subvenir aux besoins de la suivante, sans jamais réussir à s’élever.
On vous parle d’une terre où tout est à faire. Où des gens comme vous peuvent être propriétaires d’hectares entiers de terre sauvage qui n’attend que d’être exploitée. Une terre fertile, aux eaux poissonneuses et aux forêts peuplées de gibier. On vous promet des villes nouvelles, aux infrastructures modernes bien que rudimentaires. On vous parle d’une civilisation sur le point de naître, une extension encore toute jeune du bras déjà bien long qu’est le Royaume d’Angleterre. Et on vous dit que des petites gens comme vous peuvent participer concrètement à l’élaboration de ce Nouveau-Monde, et en ramasser les fruits mûrs.
Comme vous, de nombreuses familles, poussées par une certaine témérité ou, plus souvent, par une nécessité inévitable, se sont embarquées pour les Amériques pour s’y implanter dans l’espoir d’une vie meilleure.

Cabane de pionniers

Hélas, elles ont vite déchanté. Les hivers rigoureux ont emporté bon nombre de nouveaux colons ; ils se sont laissés surprendre par la difficulté à faire pousser des plantes qu’ils ne connaissaient pas, et de nombreuses famines se sont succédées. En outre, un détail de taille a été quelque peu occulté quand on leur a vanté la vie des Amériques : cette terre est déjà habitée, depuis quelques milliers d’années, par des hommes et des femmes qui ne sont pas tous disposé-e-s à signer les traités de « paix » que les Européens leur proposent, en les invitant à se reculer toujours un peu plus vers l’Ouest.
Les « Indiens », comme on les appelait, se défendent parfois violemment contre les attaques incessantes de l’homme blanc, et de nombreuses familles de colons périront du fait de cette contre-offensive.

Au début du 18ème siècle, les côtes de l’Amérique du Nord sont occupées par les Européens depuis plusieurs générations. Malgré les difficultés, des familles de colons ont survécu, voire même prospéré.
Il y a dans ces terres la même hiérarchie sociale que l’on retrouve en Angleterre : de la haute bourgeoisie aux plus miséreux, en passant par les roturiers et les notables.
Mais il existe dans le Nouveau-Monde un pourcentage de dissidents politiques bien plus élevé que sur les terres de la veille Albion, et pour cause, la justice britannique avait pour habitude d’exiler ces fauteurs de trouble en Amérique, espérant ainsi se débarrasser de leur influence néfaste en les éloignant. Quakers, nivellers, jacobites, se retrouvent donc à 3000 milles de l’autorité royale, sur une terre où la corruption et la contrebande deviennent peu à peu des engrais fertiles pour faire germer le libéralisme…

Gravure de la « Boston Tea Party » (1773), où les Bostoniens, furieux de l’augmentation de la taxe sur les timbres, décident de balancer les arrivages de thé par-dessus bord, en signe de protestation

Car que l’on soit bourgeois, jacobite, quaker, paysan ou commerçant, tout le monde veut accroître son capital. Si on en a déjà, c’est le désir d’accumulation, de pouvoir, d’ascension sociale, qui nous motive. Si on a rien, et bien… La faim est souvent une raison suffisante.
Rappelez-vous. Vous êtes une famille de colons, implantée en Amérique depuis quelques générations. Admettons que vous ne faites pas partie de ces gens déjà bien lotis, qui ont capitalisé sur la vente de Noirs et d’Indiens, et qui ont réussi à devenir plus riches encore qu’ils ne l’étaient en arrivant. Vos ancêtres, en venant ici, rêvaient d’être au moins un peu plus riches, un peu plus prospères qu’en partant d’Angleterre. Vous êtes né-e quelques générations plus tard, et votre constat est amer : vous n’êtes pas plus riche, parfois même moins riche encore. Votre famille vit les pieds dans la merde toute la journée, tous les jours de l’année, pour cultiver sa pitance. Le rêve américain, pour vous, est une chimère des Pères Pèlerins, à laquelle on ne vous prendra plus.
Et comme si tout cela ne suffisait pas, le moindre produit que vous achetez est taxé, parfois cher, par cette chère Albion qui en avait tant promis à vos ancêtres.
La population américaine produit le sucre, le café, le bois des bateaux, le poisson séché, les peaux, qui enrichissent les caisses du Royaume Uni, et pour la remercier, ce même Royaume lui vend ses produits manufacturés et de première nécessité une fortune.

Un sentiment d’injustice naît dans toutes les classes de la société américaine. Un sentiment qui vient se renforcer par la prise de conscience de l’éloignement géographique et politique de ce Royaume. Comme les capitaines de marine marchande aux pratiques peu scrupuleuses, les colons se mettent à flirter avec ce doux sentiment d’impunité, qui leur permet de justifier des pratiques commerciales de moins en moins légales, au nom de leur liberté de s’enrichir personnellement.

Ainsi, quand débarquent sur leurs côtes les nombreux pirates et contrebandiers aux cales remplies de marchandises volées, de nombreux colons ne se font pas prier. Beaucoup de gens dans les colonies étaient impliqués dans les affaires des pirates, du gouverneur au cordier. Les gens ne voient pas les pirates comme tels, jusqu’à ce qu’ils les voient pendus au bout d’une corde. Du notable au plus petit paysan, tout le monde y trouve son compte. Les plus prospères s’enrichissent grassement en achetant cette came détaxée et en la revendant au plus offrant. Les moins riches qui veulent avoir l’air riche se mettent à consommer des produits que jamais ils n’auraient osé pouvoir se payer s’ils avaient dû y ajouter les taxes. Et les encore moins riches trouvent dans les cales des pirates les biens de première nécessité à des prix plus raisonnables, qui vont leur permettre de peut-être, arrêter de s’inquiéter pour leur survie.

La piraterie devient une source de fonds financiers énormes, indépendants de la Mère Patrie. Ce genre d’échanges est si courant qu’il en devient banalisé dans de nombreuses sphères de la société. Les colons vivent dans un monde où le commerce illégal est de mise.

Stephen Bonnet, à propos des pirates, dans la série Outlander : « Les gouverneurs les appellent pirates, mais les marchands de Wilmington les voient autrement… »

Mais il n’y a pas que les intérêts pécuniaires personnels qui motivent la population américaine à commercer avec les pirates. Le soutien de la piraterie cache souvent des raisons politiques. Le partage du pouvoir, fluctuant dans les gouvernements des colonies, passe par la maîtrise du commerce (illégal ou pas). En outre, acheter aux pirates plutôt qu’au Royaume britannique est une façon de lutter contre les lois du marché oppressives de l’Angleterre.
D’une certaine façon, l’Amérique s’est développée en étant une nation pirate, en faisant commerce avec les pirates des mers, mais aussi en s’enrichissant et en gagnant des territoires de façon libérale, en faisant toujours tout pour s’émanciper de la Couronne.
Le soutien à la piraterie par les colons du début du 18ème siècle est en quelque sorte l’un des premiers facteurs de scission entre l’Ancien et le Nouveau Monde. Une scission qui mènera, soixante plus tard, à l’Indépendance américaine…

Les pirates : une mafia bien organisée

Les ressemblances que l’on peut faire entre l’organisation de la piraterie de cette époque et la mafia des temps modernes sont nombreuses.

Tout comme dans les milieux de la pègre moderne, il n’y a pas une seule famille de pirates régnant sur leur petit commerce, mais plusieurs bandes, chacune rayonnant de sa propre influence, dans une hiérarchie verticale, mettant à sa tête la « famille », l’équipage, le plus puissant et le plus prolifique.
Comme dans la mafia, chaque équipage cherche à accroître ses gains. Fort heureusement, contrairement à la pègre moderne, ils savent qu’ils ont besoin les uns des autres, pour leurs échanges commerciaux. En effet, on est jamais à l’abri d’avoir besoin des armes de Untel, qui a besoin de notre caisse à pharmacie. C’est cette conscience d’être liés par la nécessité, couplée à un sentiment de solidarité propre aux gens de mer, qui les empêchent de s’entretuer pour le pouvoir et l’argent (même si cela n’empêche pas certaines brebis galeuses de se délester de ce genre de scrupules… Les traîtres et les scélérats sont partout, et la piraterie n’en est certainement pas exempte).

Un repas chez les Corleone, dans le film « Le parrain »

Un autre point commun entre les pirates et la mafia, c’est les alliances extérieures avec les gens de la haute. Comme on l’a vu précédemment, les colons sont souvent ravis de commercer avec les pirates. Les plus notables d’entre eux, parfois. De grands propriétaires, des riches marchands, des membres du Conseil, voire même des gouverneurs, se sont alliés en secret avec les pirates pour asseoir leur pouvoir et s’enrichir sur le dos de l’Angleterre, qu’ils représentaient.
Les pirates sont invités à manger chez ces partenaires commerciaux. Ils leur font des cadeaux, en plus de la cargaison promise, pour flatter leur ego. Et parfois même, ils vont jusqu’à sceller ces alliances par des mariages.

Ainsi, à Harbour Island (l’île habitée la plus proche de New-Providence), vivent une ribambelle de marchands peu scrupuleux qui font affaires avec les pirates. A leur tête, Richard Thompson. Le second du capitaine Hornigold, John Cockram, épouse la fille de Thompson peu de temps après leur arrivée. Il quitte l’équipage de Hornigold, et monte un équipage avec ses deux frères. Cette alliance permettra à Hornigold un traitement de faveur auprès des marchands de Harbour Island, et des tarifs concurrentiels…

Barbe-Noire, quand il apprendra la promesse de pardon royal accordée à tous les pirates qui se rendront, décidera de stopper ses accords commerciaux avec la Jamaïque et Harbour Island, ces zones devenant moins accueillantes pour les pirates. Il s’alliera au gouverneur de Caroline du Nord Charles Eden, afin de bénéficier de sa protection et de son réseau commercial. On raconte qu’il ira jusqu’à épouser la fille du shériff du coin.

Ces pratiques ne sont pas sans rappeler les unions arrangées que les gangsters modernes pratiquent pour sceller leurs alliances avec d’autres familles.

Le mariage de Connie, fille de Don Vito Corleone, dans le film « Le parrain »

On remarque donc qu’en plus d’être des marins accomplis et des stratèges sur l’eau, les pirates ont su acquérir des compétences commerciales qui leur ont permis de profiter de leurs biens. Grâce à une solide capacité d’adaptation et à leurs talents de persuasion, les plus futés d’entre eux sont devenus des négociants, capables d’anticiper les événements et les changements de conjoncture.
Mais hélas, comme dans la mafia, leur place dans le marché mondial est une niche, que les gouvernements du monde entier cherchent à déloger. Les pirates ne produisent rien par eux-mêmes, se contentant de profiter d’un système déjà existant pour le détourner en leur faveur. Tels des parasites, ils vampirisent l’économie mondiale, mais ne peuvent espérer faire de ce système un mode d’enrichissement pérenne dans le temps.
La répression des gouvernements, timide d’abord, puis franchement offensive, auront raison de leur commerce.

Cependant, comme les mafias, la piraterie, si elle ne peut devenir un mode économique stable et durable, ne disparaîtra jamais vraiment. Car tant qu’il y aura des grandes puissances s’enrichissant sur le dos de populations asservies, il existera ce sentiment d’injustice poussant certains à enfreindre la loi pour profiter de ce système qui profitent d’eux.

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